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À visage découvert…28 février 2010 « Il alla sur la montagne pour prier. » (v.28b) Tandis que Jésus priait, l’aspect de son visage devint autre. Vraiment sobre, la façon dont Luc reprend la tradition sur le dévoilement de Jésus. Il évite même le mot transfiguration (Marc-Matthieu grec, métamorphose). On s’arrête ici au visage de Jésus qui, dans la prière, reflète une expérience spirituelle intense. Ailleurs aussi chez Luc Jésus est un priant, en dialogue avec Dieu. Les disciples viendront plus tard dans le récit: Jésus n’est pas «transfiguré devant eux». Quel visage nous est donné à contempler dans ce dévoilement? Le visage de l’Élu, dira la voix dans la nuée. Non pas le fils bien-aimé mais le choisi. La voix désigne la mission de Jésus plutôt que son identité. Le verbe choisir implique souvent une tâche à accomplir: Jésus choisit les douze qui seront envoyés. Dans le livre des Actes, écrit par Luc, on choisit sept nouveaux responsables; Dieu choisit Paul pour aller chez les non-Juifs, etc. Sur la montagne, voici le visage de l’envoyé en mission. Le seul autre texte où Jésus est désigné comme l’Élu est aussi de Luc. À la croix les chefs religieux ironisent: qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu! Luc prévient donc ses lecteurs: si l’envie nous prend de camper sur une bonne montagne de gloire, le visage de l’Élu est tourné vers une mission qui aboutit au désastre. Quand Pierre a répondu à la question Qui dites-vous que je suis? avec ce même titre étrange, «le Messie de Dieu», Jésus lui ordonne de se taire et annonce qu’il sera rejeté et tué (Luc 9, 20-22). À quoi ressemble donc le visage du priant sur la montagne? Nous ne lisons pas Matthieu ici, où il resplendit comme le soleil. Luc rapporte l’éclat du vêtement mais reste résolument sobre, nous invitant à garder le regard fixé sur la mission, celle que la voix rappelle en désignant l’Élu, celui qu’il nous faut écouter quand il annonce son échec et sa mort. Deux grands personnages viennent confirmer la mission: Moïse et Élie. Car ils parlent, chez Luc, de son exode qui allait s’accomplir à Jérusalem. Son exode-départ, sa fin, sa plongée dans la mort d’abord, dans la vie de Dieu ensuite. Le Ressuscité précisera lui-même: Il fallait que soit accompli tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes (Luc 24, 44). L’exode qui s’achève ainsi s’annonçait dès le premier acte public de l’Élu. Envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, libérer les captifs, proclamer le temps de la grâce de Dieu, Jésus déclarait: aujourd’hui cette Écriture s’accomplit. Mais les gens de Nazareth, représentant déjà une humanité qui résiste à la compassion gratuite et généreuse de Dieu, ont rejeté Jésus avec violence (Luc 4, 16-30). Moïse et Élie, la Loi et les prophètes. Ces deux qui avaient gravi la montagne à la rencontre de Dieu apparaissent ici en gloire, précise Luc, la gloire des responsables donnés au peuple. Si une gloire de Jésus est donnée à voir aux disciples, c’est moins la gloire unique du «fils bien-aimé», comme en Mt-Mc, que la gloire des leaders que Dieu envoie à son peuple. Ce que Pierre reflète bien en appelant Jésus «chef» – traduction libre du mot rare epistates, celui qui se tient devant, qui dirige. Jésus est ainsi rapproché de Moïse et Élie, des hommes définis par leur mission: conduire le peuple sur les chemins du Dieu de l’Alliance, hors de l’esclavage et des injustices. Des hommes menacés aussi, au leadership contesté. Étienne le rappelle: Ce Moïse qu’ils avaient renié en disant "Qui t’a établi chef et juge?", c’est lui que Dieu envoya comme chef et libérateur (Actes 7, 35). Il en ira de même pour Jésus. Le visage dévoilé sur la montagne, c’est le visage de celui qui entreprend son voyage-exode vers Jérusalem. Peu après Luc présente ce départ de façon originale, en reprenant le thème du visage. Il écrit, littéralement: Jésus durcit sa face pour se rendre à Jérusalem. Il envoya des messagers devant sa face… Mais on ne le reçut pas parce que sa face faisait route vers Jérusalem (9, 51-53). Le visage – la «face» – évoque bien la mission, la trajectoire et ce vers quoi Jésus se dirige, soit Jérusalem et la mort du leader rejeté. Refusé dès le départ, il refuse de sévir contre ceux qui le rejettent: il réprimande les disciples qui lui suggèrent d’agir comme Élie en appelant le feu du ciel sur ses ennemis. Jésus s’identifie plutôt au serviteur dont parle Isaïe 50, 5-7: J’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient… je n’ai pas soustrait mon visage aux outrages et aux crachats. Le Seigneur me viendra en aide... je ne me laisse pas abattre, j’ai rendu mon visage dur comme la pierre, je sais que je ne serai pas confondu. Sur la montagne Luc nous invite à contempler Jésus à visage découvert. Visage du priant, dévoilant son identité d’envoyé, leader et témoin de Dieu. Visage découvert, non protégé, vulnérable, acceptant d’être rejeté s’il le faut pour révéler le Dieu qui aime. Francine ROBERT |
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