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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 127 (2007).

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Le récit d’une vie

16 mars 2008
Année A : Dimanche des Rameaux et de la Passion
Matthieu 26, 14 – 27, 66

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (v. 27, v. 46b) )

Le long récit des dernières heures de Jésus sur cette terre ne fait pas que nous rapporter une suite d’événements. C’est le récit d’une vie parce que on y trouve, comme en un concentré, les paroles, les gestes qui ont été les traits majeurs de sa vie. Étonnamment, ce récit se présente d’abord comme celui d’un échec: échec d’une vie et d’une mission. On y voit l’homme malmené, comme un faible, comme un coupable. Malmené par tous: le grand prêtre, Pilate, les soldats. On le voit trahi et abandonné par ses plus proches, ses compagnons de route quand il allait porter la Bonne Nouvelle.  Malmené par cette foule qui tout à l’heure l’acclamait, et, avant même cette entrée dans Jérusalem, était prête à le suivre quand il guérissait et multipliait le pain. Trahi et abandonné, et pas seulement par Judas ou Pierre, mais par tous. On le voit dire sa solitude et son abandon à Gethsémani comme sur la croix. Se dire même abandonné par Dieu, celui qu’il appelait: Père! Et qu’il appelle maintenant: Abba! Papa!, comme un enfant en pleine détresse. Abandonné, parce qu’incompris, même en son dernier repas avec ses intimes, ses amis. Le récit d’un échec, avec cette mort qui n’est pas même celle que l’on réservait aux prophètes, mais la mort d’un criminel. Comme si tout se terminait là, sans espoir, dans le démenti évident de sa parole, dans le démenti de son désir exprimé d’un salut, d’un bonheur pour tous.

Le récit de son échec est en même temps celui de sa victoire. C’est l’accomplissement des Écritures, de ce qui avait été prophétisé de lui. Le récit de la fécondité des échecs des justes, de la glorification du juste Jésus, le serviteur opprimé, bafoué, mis à mort, mais dont les souffrances sont le salut de tous. Parce qu’il porte en lui, en ses derniers instants comme en toute sa vie, les moments les plus durs de toutes nos vies, les éclaire, leur donne sens. Il est ce juste celui à qui Dieu fait justice. Rien ne reste à jamais sans réponse; rien n’est voué au non-sens quand il y a le service, le partage, le don.

Récit de la victoire de Jésus que ce récit de trahison et de mort? Deux traits disent cette victoire. Le voile du Temple qui se déchire, ce qui annonce la fin d’un monde ancien et l’inauguration d’un monde nouveau. C’est lui désormais le vrai temple, le lieu de la rencontre de Dieu. D’un Dieu qui se révèle à nous humble, apparemment faible et vulnérable, mais qui triomphe de toutes les violences. Et puis ce centurion, un païen, qui répond directement à la question à savoir qui est vraiment Jésus: Cet homme est Fils de Dieu. C’est  la fécondité d’un échec: un peuple nouveau qui naît et se lève, un peuple aux dimensions de l’univers et de tous les temps.

Nous avons tout entendu à propos de Jésus en ce dimanche des Rameaux. Depuis l’enthousiasme, naïf, facilement variable de la foule qui le voit entrer à Jérusalem, en passant par le souvenir du repas des adieux et du partage, la nuit de l’angoisse, et enfin le récit de l’échec jusqu’à l’annonce de la victoire. Et c’est maintenant la mise au tombeau par des mains fidèles, sous le regard des femmes. Ceux et celles qui ne renoncent jamais, même pas devant l’échec.

Et le récit nous adresse encore et toujours la même question: «Qui est vraiment Jésus? Qui est-il pour moi, pour nous, pour le monde?» Le récit ne nous donne pas la réponse. Il nous présente une vie en ce qu’elle a de plus profond, de plus libre, de plus fidèle. La vie de celui qui toujours donne et partage. La vie de celui qui porte en sa croix, toutes les croix. La vie qui s’ouvre en espérance même au plus creux de l’abandon, de la détresse, de la menace du désespoir pour lui et pour les disciples. Le récit d’une vie qui passe par la croix pour s’ouvrir en pleine vie, pour ouvrir pleinement la vie. Un récit qui habite à jamais notre mémoire parce qu’il n’est jamais terminé. C’est le récit qu’il a commencé pour nous, qui nous révèle notre démarche et notre destin de croyantes et croyants, et même au-delà, d’humains, de tous les humains. Récit d’une vie qu’il nous faut reprendre et continuer au prix même de nos échecs qui peuvent, à cause de lui, devenir des amorces de sens.

YVON-D. GÉLINAS
Ottawa

 

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