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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 129 (2008). |
Peuple éternellement malade pour cause de berger absent15 juin 2008 « Allez… vers les brebis perdues de la maison d’Israel» (v. 6) Mieux que d’autres, certains textes permettent de rencontrer l’idée que se faisait le Nazaréen de sa tâche. Celui de l’appel des disciples en fait partie. Le verset le plus parlant est peut-être le premier: les gens sont méprisés, laissés à eux-mêmes, sans dirigeant pour s’occuper d’eux, «comme un troupeau sans berger». La réalité qu’exprime ce verset est déchirante; elle traverse la Bible, non seulement la Bible, en fait, mais l’ensemble de l’histoire. Le peuple – qui représente ici tous les peuples – n’a pas de dirigeant, parce que ce ne sont pas les besoins des peuples qui préoccupent les dirigeants, mais les pressions des empires, ou celles du commerce et de l’économie, ou celles des institutions de tout acabit. Les gens sont déboussolés parce qu’ils n’ont pas de tête, personne à leur tête. C’est la grande préoccupation de Jésus. La raison pour laquelle il rêve d’un nouveau régime – le Règne de Dieu, celui dans lequel les privilégiés du système d’alors auront bien du mal à entrer. Et il faut bien la regarder, cette préoccupation du Nazaréen, parce qu’elle est au cœur de sa mission. Mais elle est interpellante, parce qu’elle a une portée très large. En effet, nous avons d’ordinaire une vue extrêmement restreinte de l’objectif visé par Jésus. Nous le voyons concentré sur Dieu - c’est vrai, il l’était. Tout occupé à fonder une religion – ce n’est pas vrai, il ne l’était pas. Son peuple a déjà la religion qu’il lui faut, il n’y a pas lieu d’en établir une autre. Ce qu’il n’a pas, cependant, c’est un berger pour s’occuper de lui. De la part des responsables de la Judée, centrés à Jérusalem, les besoins de la Galilée sont complètement ignorés. C’est une région lointaine, considérée à moitié païenne, avec des coutumes ancestrales qu’on voudrait bien lui faire abandonner. C’est un pays traditionnellement rebelle, qui a rejeté la royauté davidique depuis des siècles et n’a jamais vraiment accepté la centralisation du culte au temple de Jérusalem. C’est un territoire politiquement instable, qui rend nerveuses les autorités romaines. Mais c’est aussi une terre fertile, de laquelle il est plus que tentant d’aller tirer taxes, redevances et autres sources de revenu. Les bergers installés à Jérusalem ont bien d’autres préoccupations que celles des besoins de la population de Galilée. En Galilée, par conséquent, les gens sont surtaxés, ils sont ignorés, laissés pour compte, malades de stress, sans avenir. «La vue de ces foules le remuait au plus profond.» La grandeur du Nazaréen, c’est à la fois d’avoir compris l’étendue des dégâts et d’avoir décidé de réagir. Rien de plus parlant, à cet égard, que sa décision de monter à Jérusalem pour se rendre au Temple et y manifester son indignation par un geste d’éclat. Il n’allait pas se contenter de lutter, les yeux fermés, contre les effets d’un système inique, qui rendait ses gens malades. Il avait bien vu que c’était du Temple que partaient les ordres qui rendaient son peuple malade. Il lui fallait donc s’attaquer aux causes de la misère. Ces causes, il les a comprises dès les débuts de son action. Et il l’a manifesté dans un geste symbolique percutant, celui du choix des Douze. Les Douze, c’est l’annonce d’un autre fonctionnement politique dans le Règne de Dieu. Pour le Nazaréen, la royauté a été un lamentable échec, tant dans le Nord, en Galilée, qu’au Sud, en Judée. Il faut donc repartir à zéro, retourner au système ancestral de gouvernement par chefs de tribu. Parmi ses disciples, il en choisit donc Douze – lui, c’est remarquable, se tient en-dehors de tout ça, il ne se reconnaît pas le charisme du gouvernement -, douze hommes tirés du peuple, douze hommes de la base, qui sont près des gens et loin des cercles habitués du pouvoir. Dix qui viennent du Nord, et deux qui viennent du Sud.Les ordres ne viendront plus de Jérusalem, son peuple ne sera plus opprimé par une élite lointaine. Et ces Douze-là, il leur montre ce qu’ils auront à faire: s’occuper des «brebis perdues de la maison d’Israël». Non pas des grands, non pas de Rome et de ses émissaires, non pas des systèmes et des institutions, non pas des lois inhumaines du commerce et de l’économie, mais des gens, et en particulier des pauvres gens, qui sont complètement perdus. C’est pourquoi, il envoie les siens dans le pays, s’occuper des malades. Et si on leur demande pourquoi ils font ce qu’il font, ils sauront quoi répondre: un autre régime de vie s’en vient, celui qui sera conforme aux vues de Dieu. La guérison des malades est le signe annonciateur de la disparition de ce qui les rendait malades. Encore aujourd’hui, les ouvriers qui comprennent cela et vivent en conséquence sont bien peu nombreux. ANDRÉ MYRE
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