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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 125 (2007). |
À partir du drame 23 décembre 2007 «Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. » (v. 18) Sept versets. Il n’a fallu que sept versets à Matthieu pour écrire tout ce qu’il fallait savoir sur la foi chrétienne. Le reste de son évangile n’est qu’élaboration de leur sens. La suite du christianisme n’est que mise en œuvre de ce même sens. Comme il se devait, c’est plein de vie, de drame, de confiance, d’amour, d’espoir. Une toute jeune fille, une ado, dirions-nous aujourd’hui, se trouve enceinte alors qu’il n’aurait pas fallu qu’elle le soit. Drame qui en reprenait et en annonçait bien d’autres à venir. Après d’intenses négociations, ses parents avaient conclu son mariage avec les parents d’un garçon à peine plus vieux qu’elle. L’aimait-elle? Nul ne le sait. Son mariage ne dépendait pas d’elle. L’affaire conclue – car il s’agissait bien d’une affaire, l’autre famille était retournée chez elle. Lui, elle ne le reverrait pas avant qu’ils entreprennent leur vie commune, dans quelques mois. Entre temps, tout restait à faire: préparer le terrain, construire la maisonnette, accoupler les animaux, monter le trousseau, avertir les gens pour la fête. C’est dans ces mois de grande agitation que survint l’impensable. La puissance du souffle de vie aidant, les circonstances à jamais perdues dans ce grand trou noir qu’est souvent l’histoire, elle se découvre enceinte. Stupeur, honte, désarroi. Elle et sa famille sont à la merci de l’autre parti. L’humiliation est totale. Son mari, elle le découvre, est un homme bien. Certes, apprend-elle, il va la renvoyer, il ne peut pas faire autrement puisqu’elle a brisé l’entente. Mais il veut agir dans la plus grande discrétion, dans toute la mesure du possible. Mais peu après, c’est la stupeur. Non! il la garde pour femme, il reconnaîtra l’enfant comme sien. Contre toute attente, ils formeront une famille. Cette brève élaboration, fondée sur le récit de Matthieu, dit l’enveloppe des choses, l’extérieur de l’événement, ce qui apparaît aux yeux de l’observateur, ce qui est un jour arrivé dans l’histoire. Mais l’évangéliste a plus à dire que cela. Un événement historique n’est pas qu’un ensemble d’occurrences sensibles. Comme il touche des humains, il a un sens, il porte une intention, il signifie quelque chose. En histoire, il ne suffit pas de dire: voici ce qui est arrivé. Il faut aussi répondre à la question: qu’est-ce que ça veut dire? Aussi Matthieu s’attaque-t-il au sens de l’épisode. Et il le fait en trois étapes. Il déclare d’abord que ce drame ne fut pas que drame. Si vie il y eut, c’est que la force de vie de Dieu est intervenue. Le drame n’en est pas effacé pour autant, mais il pointe vers autre chose que lui. Ensuite, poursuit Matthieu, la décision du jeune mari de garder sa femme fut une bonne décision. Certes, elle a dû lui occasionner bien des quolibets de la part de son entourage, mais seule la fidélité à une voix profonde – que l’évangéliste identifie à celle de Dieu lui-même, sous le vocable de «l’Ange du Seigneur» - peut en rendre compte. Et, enfin, conclut Matthieu, le drame conduira à la naissance d’une personnalité libératrice, à l’image de Dieu lui-même. Ce qu’annonce l’évangéliste ne se fera pas sans mal, cependant. L’enfant sera à jamais marqué par le drame de son origine. À Nazareth, son village, on l’appellera «le fils de la Marie» (Marc 6,3), parce qu’on ignore l’identité de son père. Il a fallu qu’il soit beaucoup aimé par sa mère et son (vrai) père pour en arriver à se façonner une image positive de lui-même. Aimé, il le fut tellement par ce père terrestre, qu’il choisit le nom de «Père» pour parler de ce Dieu qui l’aimait. Mais il n’oubliera jamais ses origines, si douloureuses soient-elles demeurées. C’est parce qu’il avait connu d’expérience l’humiliation des pauvres, qu’il pouvait en être proche. Eux le savaient des leurs, lui se savait comme eux. Il y avait une connivence entre eux: «Je te reconnais bien, Père… Si tu as caché ces choses aux savants et aux grands esprits, c’est pour les dévoiler aux petits »(Matthieu 11,25). Pas surprenant que Jésus donne le nom de «Père» à Dieu dans ce texte, qui dit le cœur de sa vie, à partir du drame de sa vie. Impossible à quiconque comprend ce texte de vivre l’essentiel de la foi chrétienne qu’est la confiance, l’amour et l’espoir, sans se confronter au drame de sa propre vie. ANDRÉ MYRE
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