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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 114 (2006). |
Une Fête de souvenirs et de transformations 18 juin 2006 « Moïse [ ] dit : Voici le sang de lAlliance que, sur la base de toutes ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous. » (v. 8) Il est de coutume, quand arrive la Fête du Saint-Sacrement, dentendre prononcer des homélies portant sur le sens et limportance de lEucharistie considérée comme LE sacrement par excellence. Je ne peux ni ne veux nier la place centrale quelle occupe dans la vie des croyants et des pratiquants, mais ce nest pas cela qui ma allumé quand je me suis mis à réfléchir au sens de cette fête, ou à ce quelle pouvait provoquer chez moi. À mon grand étonnement, et sans que je lai consciemment sollicité, je me suis senti porteur de certains souvenirs que je croyais totalement remisés au rancart de mon existence passée. Ils sont remontés à la surface presque spontanément et se déclinaient ainsi : procession des fidèles (alors nombreux) dans les rues de ma petite paroisse de banlieue; imposant ostensoir que le prêtre transportait, les deux mains sous la chape, comme sil craignait de mourir électrocuté au contact de lobjet sacré; dais doré, à breloques, porté au dessus de lofficiant; reposoir que mon grand-père avait eu linsigne honneur de voir installé sur son balcon de la rue Dorchester; nombreux Lou-oué soit à tout moment-ent Jé-ésus au Saint-Sacrement entonnés tout au long du parcours. Jaurais pu men tenir à la douce mélancolie qui accompagnait ces soudains souvenirs, mais ma réflexion a pris une toute autre tangente à la lecture des textes bibliques proposés cette année à loccasion de cette fête liturgique. Aucun problème à identifier le dénominateur commun des trois textes : le sang, ce puissant symbole qui, pour la culture biblique, marque la présence de la vie (doù linterdiction den manger). Mais avais-je vraiment envie de parler du sang? Et sont remontés en moi, presque spontanément, quelques souvenirs qui mont fait réaliser à quel point le sang pouvait devenir source de transformation, tant individuelle que collective. Petit, dans ma tendre jeunesse, des personnes désireuses de se venger dun plus jeune quelles mavaient poussé à lui régler son compte. Pas très costaud, jhésitais à men prendre à Michel T. qui ne mavait rien fait. Mais les assauts répétés de mes destinateurs mincitèrent à passer aux actes. Au sortir de lécole jai accosté Michel T. dans une entrée de garage et lui ai asséné un coup de poing sur le nez. Étendu par terre, le sang maculait la neige autour de son visage. Javais fait couler le sang dun innocent. Cette image est restée imprégnée en moi. Ce sang fut le seul que je fis couler de toute ma vie. Sang de linnocent qui aura converti une brute potentielle en un pacifiste et un pacificateur. Jai aussi souvenir de ces images vues à la télé, il y a plus de quinze ans, alors que lon montrait la banquise maculée du sang des blanchons, innocentes victimes dune chasse que plusieurs personnes, désireuses de se disculper, sentêtaient à nous faire croire quelle était « normale ». Le sang de victimes innocentes a eu raison de la folie des hommes et a conduit à limposition dune interdiction de la chasse aux blanchons et à une conscience planétaire des droits des animaux. Souvenir plus récent, jen conviens, des images du film de Mel Gibson, sorti en 2004, La Passion du Christ, dans lequel on se complaît à montrer le sang qui coule (et recoule) du corps meurtri de linnocent que lon mène au gibet pour des crimes quil na pas commis. Victime de personnes désireuses de se venger dun individu qui portait prétendument atteinte à leur statut de professionnels de Dieu. Mais qua-t-on tiré de la vue de tout ce sang maculant le sol? Quelle transformation cela a-t-il provoqué chez ceux et celles qui ont visionné ce film? Les pieux doloristes ont-ils modifié leurs comportements et fait pression sur leurs gouvernements pour ne plus quils sengagent dans des conflits où coule le sang dhommes, de femmes et denfants innocents qui ne demandent rien dautre que de vivre dignement et pacifiquement sur la terre de leurs ancêtres? La Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ dépasse pour moi, et de beaucoup, la manducation du pain et du vin rattachée à lEucharistie. Elle me pousse à réfléchir au sens même de la vie, à uvrer à la transformation des attitudes sanguinaires qui déshumanisent, et à espérer que le sang des victimes innocentes qui a coulé jadis pourra interpeller un jour lensemble de lhumanité à marcher sur la voie de la paix et du respect. ROBERT DAVID |
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