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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 113 (2006).

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Être fructueux en se dépouillant

14 mai 2006
Année B : 5e dimanche de Pâques
Jean 15, 1-8

 « Tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie, pour qu’il en donne davantage. » (v. 2)

Il y avait un courtier très talentueux qui prospérait dans ses transactions boursières. Mais il travaillait très fort pour arriver à ses fins. Quand il voyageait par train ou par avion, on le voyait avec son ordinateur portable ou son téléphone portable en train de consulter diverses informations ou de donner des ordres. C’était pour lui un travail passionnant qui l’occupait sept jours sur sept. Pour l’agence qui l’avait engagé et pour ses clients, c’était l’homme le plus fructueux qui soit. La seule note divergente venait de sa femme et de ses enfants qui, en fait, ne le voyaient jamais. Et ce qui devait arriver arriva : sa femme demanda le divorce et ses enfants ne l’appelaient plus papa, mais monsieur. Le courtier fructueux n’avait pas été un mari et un père fructueux.

     Comment être fructueux, ou porter du fruit? Voilà la question que pose le récit de l’évangile de Jean de ce dimanche. Il faut faire attention à ne pas se laisser « enivrer » par les images de la vigne et des rameaux ainsi que celle du Christ en nous et de nous dans le Christ qui nous bercent par leur beauté et leur douce intimité, en oubliant la question : qu’est-ce qu’être relié à Jésus?

     Jésus, je ne l’ai jamais vu. Vous non plus, d’ailleurs, à moins d’être un « illuminé ». J’y ai accès par les récits évangéliques dans la mesure où je les médite régulièrement. J’y ai également accès par des personnes qui essaient de s’imprégner de sa pensée et de sa vie. J’y ai accès par tout cet effort inter-générationnel pour comprendre sa vision des choses et la vivre. J’y ai aussi accès par cette force mystérieuse au fond de moi, qui certains jours porte le nom « soif d’aimer », d’autres jours le nom « soif de vérité ». Tout comme il faut dans la relation du couple, pour perdurer, des temps de discussions et des temps de silence, des temps d’action et des temps d’intimité, ainsi en est-t-il pour qui veut que sa relation à Jésus perdure. Est-ce que cela suffit pour être fructueux? Il semble que non.

     « Tout rameau qui donne du fruit, mon Père l’émonde afin qu’il en donne encore plus. » Qu’est-ce que cet émondage? Personnellement, je l’avoue, je déteste l’émondage. Dans ma cour arrière, j’ai une roseraie, une dizaine de plants d’hybrides de thé. Quand vient l’automne, il ne faut garder qu’une trentaine de centimètres du plant, afin de le couvrir de tourbe et le protéger de l’hiver. Je ne me résigne pas à couper ces beaux rameaux pleins de fleurs et de nouvelles pousses. La plupart du temps, c’est ma conjointe qui doit le faire. Pourtant, c’est la condition essentielle pour ravoir un rosier en santé au printemps. Avez-vous vu un pied de vigne en hiver? Quatre-vingt-dix pour cent des rameaux ont été coupés. Mais qu’est-ce exactement qu’une vie qui se fait émonder?

     Depuis quelques années ma liberté et mon intimité sont quelque peu émondées. Ma fille et son mari cohabitent avec nous : elle est encore étudiante et, devant leurs ressources financières limitées, nous avons accepté de les aider de cette façon. Nous-mêmes, en ayant accepté de former un couple, nous avons accepté d’être émondés d’une partie de notre liberté, tout en sachant que c’était là la condition pour porter un fruit surabondant. Quand on partage ses ressources humaines et financières, n’est-ce pas une forme d’émondage? En laissant sa vie tranquille de Nazareth, en acceptant de voir sa réputation détruite par les autorités religieuses, en aimant jusqu’au prix de sa vie, Jésus a continuellement été émondé. On parle du fruit de sa résurrection, mais ce fruit est né de cet émondage.

     Accepter l’émondage, accepter de perdre ce qui est en soi une belle chose est si difficile que nous avons besoin des autres. Savoir qu’au terme il y a fruit surabondant ne suffit pas. Il faut la force de l’amour, il faut un environnement qui nous porte. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire », dit Jésus. Le drame qui a secoué Toronto où une balle perdue, lors d’un échange de coups de feu d’un gang de rue, a tué une jeune fille innocente n’illustre-t-il pas les conséquences de cet environnement, lorsqu’il est vicié? Nos communautés chrétiennes sont-elles assez vraies et solides pour nous aider dans ce travail d’émondage?

     L’un des fruits les plus extraordinaires de ce travail d’émondage est que notre cœur se met à vibrer au même rythme que celui de Jésus, à désirer ce qu’il désire, tout comme cela se passe dans une vie de couple, si bien que tout ce que nous demandons, Dieu le donne.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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