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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 113 (2006). |
Pas de vie sans mort 30 avril 2006 « Pourquoi êtes-vous bouleversés? » (v. 38) Il faut tuer ou mourir pour vivre, ou pour que se poursuive la vie : cest la dure loi de lexistence, à laquelle nul néchappe. Des étoiles ont explosé jadis, permettant à la vie de naître des milliards dannées plus tard; des cellules sont détruites, permettant au vivant de se refaire; ll faut bien tuer pour manger : si ne nest pas la chair de lanimal, cest celle du fruit ou de la plante; les générations disparaissent les unes après les autres, permettant à la société de se renouveler; des cultures meurent, permettant à dautres de prendre la relève. Ce processus de mort qui engendre la vie est universel, il nous touche à tous les instants de notre existence, il se manifeste souvent là où nous ne lattendrions pas. Sous nos yeux, par exemple, nous voyons quotidiennement mourir la culture dans laquelle la foi sest dite pendant des siècles, mort qui atteint les institutions qui en ont permis la diffusion, les rites qui lont rendue pertinente, les mots mêmes pour la dire. Combien de parents, de grands-parents qui éprouvent cette douleur lancinante de ne plus savoir comment rendre leur foi compréhensible à leurs enfants, à leurs petits-enfants, quand ce nest à eux-mêmes. Combien dautres qui se déclarent agnostiques, ou athées, ou indifférents, simplement parce quils ne se reconnaissen plus dans ces mots de jadis, indéfiniment répétés, qui ne peuvent que susciter chez eux ennui, ou dégoût, ou ressentiment. Phénomène nouveau, serions-nous portés à penser? Bien plutôt simple manifestation de linévitable processus de mort-vie qui touche tout organisme, tout mouvement, toute institution. Ce qui, en Église, rend cette loi de la constante dégradation-revivification des choses particulièrement pénible, est le refus de laccepter, et même de la reconnaître. Comme sil était possible, en ce monde, quun organisme dure à jamais, échappe à la mort ou à la dissolution, demeure pour toujours. Les Anciens, plus sages que nous, peut-être plus proches de la vie que nous, savaient comment sajuster face à la mort, comment reconnaître la vie naissante. Cela apparaît de toutes sortes de façons, même anodines, ce qui reste parlant. Dans son récit sur lapparition au groupe des débuts, Luc déclare que Jésus a pris du poisson grillé et la mangé devant eux (v. 43). Pourquoi cet intérêt porté au menu du ressuscité? Surtout que le récit tire à sa fin et que cest le temps de rappeler lessentiel. En fait, par sa remarque, Luc prend en compte un problème de ses lecteurs vis-à-vis de la résurrection. La difficulté est révélée par ces mots : les disciples pensaient voir un fantôme. Même à dix-neuf siècles de distance, la scène se comprend bien. Les parents et grands-parents dont jai parlé, auxquels pourraient se joindre nombre denseignants et de catéchètes, rencontrent nombre dobjections semblables dès quils entreprennent de mettre des mots ou des images sur la foi. Ici, un conteur de jadis a osé, comme quelques autres de son temps, créer un récit pour exprimer le sens dune rencontre. Mais, inévitablement, les questions fusent : est-ce possible? était-ce vraiment lui? et si ce nétait quun fantôme? Les récits dapparition de Jésus non pas la proclamation de la résurrection qui, elle, est très ancienne datent tous des dernières décennies du premier siècle. Les débuts sont donc relativement éloignés. La culture a changé. La foi est passée dans le monde gréco-romain où se manifestent toutes sortes de réticences vis-à-vis du concept de résurrection. Les catéchètes et rédacteurs font de leur mieux, mais ils font face aux contraintes davoir à mettre lindescriptible en récit. Oui, cest possible, il est vivant. Oui, cétait lui, il portait les marques de son exécution. Non, ce nétait pas un fantôme, il a mangé devant les siens. Cependant, il est loin dêtre sûr que leurs efforts aient eu beaucoup de succès. Après avoir vu les marques de lexécution sur le ressuscité, les disciples se refusent encore à croire (v. 41). Et même après que Jésus ait mangé, le texte garde un profond silence sur leffet de la démonstration. Les lecteurs de Luc ont peut-être tourné la page, sceptiques. Pourtant, la foi a réussi, avec le temps, à sortir de la culture palestinienne dorigine, à se dire autrement, à traverser les siècles. Heureusement quaujourdhui encore la mort atteint lÉglise de plein fouet. Ça annonce la vie. Méfiez-vous de ceux qui ne croient que dans les choses mortes. ANDRÉ MYRE |
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