url

photo

La Parole

 

ACTIVITÉSCALENDRIERCENTRENOUVEAUTÉS

 

index

Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 113 (2006).

Site internet de Présence

Pas de vie sans mort

30 avril 2006
Année B : 3e dimanche de Pâques
Luc 24, 35-48

 « Pourquoi êtes-vous bouleversés? » (v. 38)

Il faut tuer ou mourir pour vivre, ou pour que se poursuive la vie : c’est la dure loi de l’existence, à laquelle nul n’échappe. Des étoiles ont explosé jadis, permettant à la vie de naître des milliards d’années plus tard; des cellules sont détruites, permettant au vivant de se refaire; ll faut bien tuer pour manger : si ne n’est pas la chair de l’animal, c’est celle du fruit ou de la plante; les générations disparaissent les unes après les autres, permettant à la société de se renouveler; des cultures meurent, permettant à d’autres de prendre la relève.

     Ce processus de mort qui engendre la vie est universel, il nous touche à tous les instants de notre existence, il se manifeste souvent là où nous ne l’attendrions pas. Sous nos yeux, par exemple, nous voyons quotidiennement mourir la culture dans laquelle la foi s’est dite pendant des siècles, mort qui atteint les institutions qui en ont permis la diffusion, les rites qui l’ont rendue pertinente, les mots mêmes pour la dire. Combien de parents, de grands-parents qui éprouvent cette douleur lancinante de ne plus savoir comment rendre leur foi compréhensible à leurs enfants, à leurs petits-enfants, quand ce n’est à eux-mêmes. Combien d’autres qui se déclarent agnostiques, ou athées, ou indifférents, simplement parce qu’ils ne se reconnaissen plus dans ces mots de jadis, indéfiniment répétés, qui ne peuvent que susciter chez eux ennui, ou dégoût, ou ressentiment. Phénomène nouveau, serions-nous portés à penser? Bien plutôt simple manifestation de l’inévitable processus de mort-vie qui touche tout organisme, tout mouvement, toute institution.

     Ce qui, en Église, rend cette loi de la constante dégradation-revivification des choses particulièrement pénible, est le refus de l’accepter, et même de la reconnaître. Comme s’il était possible, en ce monde, qu’un organisme dure à jamais, échappe à la mort ou à la dissolution, demeure pour toujours. Les Anciens, plus sages que nous, peut-être plus proches de la vie que nous, savaient comment s’ajuster face à la mort, comment reconnaître la vie naissante. Cela apparaît de toutes sortes de façons, même anodines, ce qui reste parlant.

     Dans son récit sur l’apparition au groupe des débuts, Luc déclare que Jésus a pris du poisson grillé et l’a mangé devant eux (v. 43). Pourquoi cet intérêt porté au menu du ressuscité? Surtout que le récit tire à sa fin et que c’est le temps de rappeler l’essentiel. En fait, par sa remarque, Luc prend en compte un problème de ses lecteurs vis-à-vis de la résurrection. La difficulté est révélée par ces mots : les disciples pensaient voir un fantôme. Même à dix-neuf siècles de distance, la scène se comprend bien. Les parents et grands-parents dont j’ai parlé, auxquels pourraient se joindre nombre d’enseignants et de catéchètes, rencontrent nombre d’objections semblables dès qu’ils entreprennent de mettre des mots ou des images sur la foi. Ici, un conteur de jadis a osé, comme quelques autres de son temps, créer un récit pour exprimer le sens d’une rencontre. Mais, inévitablement, les questions fusent : est-ce possible? était-ce vraiment lui? et si ce n’était qu’un fantôme?

     Les récits d’apparition de Jésus — non pas la proclamation de la résurrection qui, elle, est très ancienne — datent tous des dernières décennies du premier siècle. Les débuts sont donc relativement éloignés. La culture a changé. La foi est passée dans le monde gréco-romain où se manifestent toutes sortes de réticences vis-à-vis du concept de résurrection. Les catéchètes et rédacteurs font de leur mieux, mais ils font face aux contraintes d’avoir à mettre l’indescriptible en récit. Oui, c’est possible, il est vivant. Oui, c’était lui, il portait les marques de son exécution. Non, ce n’était pas un fantôme, il a mangé devant les siens. Cependant, il est loin d’être sûr que leurs efforts aient eu beaucoup de succès. Après avoir vu les marques de l’exécution sur le ressuscité, les disciples se refusent encore à croire (v. 41). Et même après que Jésus ait mangé, le texte garde un profond silence sur l’effet de la démonstration. Les lecteurs de Luc ont peut-être tourné la page, sceptiques. Pourtant, la foi a réussi, avec le temps, à sortir de la culture palestinienne d’origine, à se dire autrement, à traverser les siècles.

     Heureusement qu’aujourd’hui encore la mort atteint l’Église de plein fouet. Ça annonce la vie. Méfiez-vous de ceux qui ne croient que dans les choses mortes.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés |

Présence Magazine © 2006
2715, ch. Côte-Sainte-Catherine, Montréal (Québec) H3T 1B6
téléphone : (514) 341-4817 • courriel:

www.cebl.org • 26 avril 2006