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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 114 (2006).

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Une énergie stupéfiante contre le destin

2 juillet 2006
Année B : 13e dimanche du temps ordinaire
Marc 5, 21-43

 « Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. » (v. 30)

J’ai été bouleversé récemment en lisant le témoignage d’enseignantes dans un lycée en banlieue de Paris. Ce témoignage ressemblait à celui d’éducateurs dans certaines écoles publiques en milieux défavorisés. Ils se font violenter. C’est à peine si, sur une heure de classe, on peut enseigner 15 minutes. Aller enseigner, c’est entrer dans une cage aux lions. On ne se surprend pas du nombre de congés pour dépression. En même temps, ce qui me surprend, c’est qu’on veuille continuer à enseigner. Pourquoi? Il y a bien sûr le salaire. Mais n’y aurait-il pas plus, n’y aurait-il pas quelque chose qui ressemble à ce qu’on trouve dans l’évangile de ce jour?

     Cet évangile présente deux récits imbriqués. Celui de la femme qui avait des pertes de sang est le plus important et explique tout le reste. Elle se bat férocement depuis douze ans pour recouvrer la santé, au point d’y laisser tous ses revenus. Ce désir de vivre, ce refus d’une vie diminuée est tellement puissant qu’il l’amène à surmonter sa peur et à entrer en relation avec Jésus en perçant le mur créé par la foule. L’évangéliste nous dit que Jésus sentit qu’une énergie stupéfiante est sortie de lui. Le texte grec parle de dunamis qui a donné notre mot dynamisme, que les bibles traduisent par force ou puissance, ou parfois miracle, mot que je préfère traduire par énergie stupéfiante. Pour cette femme, ce fut sa deuxième naissance, une naissance qu’elle a choisie elle-même, une naissance qu’elle a préparée. Parler d’énergie est une manière de parler de la foi. Et c’est sous cet éclairage qu’il faut voir le second récit, celui de Jaïre.

     La façon dont Marc nous fait ce récit et les symboles qu’il utilise montre clairement qu’il est en train de décrire la situation du croyant. Car la maison dans laquelle entre Jésus c’est l’Église, où il est accompagné par les piliers de la foi que sont Pierre, Jacques et Jean ainsi que les membres de la famille immédiate. C’est cette foi qui porte l’enfant. Les incroyants, ceux qui se moquent de Jésus, ne sont pas invités à entrer. Pour décrire dans le texte grec le geste de Jésus de prendre l’enfant par la main pour la faire se lever, il se sert des mêmes mots que ceux utilisés pour parler de la résurrection. Enfin, s’il demande de nourrir l’enfant, c’est qu’on passe à l’eucharistie qui suit le baptême. Par mon baptême, je suis passé de la mort à la vie, je suis ressuscité avec le Christ et j’ai maintenant part à la table des croyants avec lui. Mais la clé de ce récit comme du premier est le même : c’est l’énergie stupéfiante générée par la foi, la mienne ou celle des autres, qui permet de passer d’un univers de mort à une vie pleine.

     Ce qui fait le plus de tort à un être humain, c’est cette perception de la réalité que les gens appellent : destin. J’entends encore des gens dire autour du cercueil de ma belle-sœur morte du cancer à 33 ans : « C’était sa destinée. » Mais non. Croire qu’une destinée quelconque mène notre vie, croire qu’une situation diminuée est normale ne peut être qu’un chemin de mort. Or, il faut l’énergie stupéfiante de la foi pour lutter contre cette idée d’un destin. Car la réalité quotidienne, comme celles des enseignants décrits plus haut, est si complexe, si difficile à certaines heures et parfois si effrayante, que seule la foi permet de laisser parler l’énergie vitale qui nous habite, seule la foi permet de laisser monter les désirs profonds que nous portons, seule la foi permet d’espérer le soleil sur l’autre versant de la montagne. La foi brise la logique du destin. Dans le film sur Tina Turner, chanteuse noire américaine, battue et violentée pendant plusieurs années par son mari, on peut voir cette scène où avec un sérénité déconcertante elle résiste enfin aux menaces de son ex-conjoint revolver en main. Grâce aux conseils et à l’aide d’une amie, elle est entrée en quelque sorte dans le monde de la foi, elle est née à elle-même.

     Pour Tina Turner, le bouddhisme a été son chemin vers la foi. Pour les éducateurs de milieux défavorisés, divers chemins les ont aidés à trouver cette énergie étonnante. Pour la femme avec des écoulements de sang, pour Jaïre, pour moi, pour vous sans doute, c’est dans ce contact avec Jésus passé de la mort à la vie que nous l’avons trouvée. Qu’est-ce qui nous empêche d’aller jusqu’au bout de cette formidable force?

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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