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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 111 (2005).

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Il marche

19 février 2006
Année B : 7e dimanche du temps ordinaire
Marc 2, 1-12

 « Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. » (v. 3)

     Le Nazaréen est chez lui. Rien d’un luxueux condo sur une rive du lac. Une maison modeste, faite de blocs de pierre volcanique noire qui abonde dans la région. Quelques poutres, des branchages, de la terre compactée. Et voilà. Charpentier de métier, il ne voyait pas de gros problème à se voir le toit mis en pièces. Ça se répare vite. Quant aux quatre porteurs du jeune, paralysé des deux jambes, ils ne voyaient pas d’autre solution. C’était bloqué devant la porte, impossible de passer. « Chacun son tour. Allez au bout de la file, comme tout le monde », qu’on leur disait en refusant de s’écarter. Ils ont donc pris une chance. Si le propriétaire, qui se trouvait être le guérisseur, réagissait mal, ils étaient finis. De toute façon, c’était cela ou rien.

     Et eux de se mettre à creuser la terre, d’écarter les branchages, de tasser les poutres, de descendre le brancard, vaille que vaille, avec des cordages. En bas, ça toussait dans la poussière. Une fois descendus, eux aussi, ils voient pire que la poussière. La tension. Le proprio avait un petit sourire. Mais c’était les autres, les intellos venus de Jérusalem. Poumons bloqués, visages congestionnés, yeux rouges de contrariété. Qu’est-ce qui se passait là?

     Ce qui les a surpris plus que tout, c’est la parole du guérisseur. « Petit, tes fautes sont effacées! » Tout le monde s’est regardé. Lui avait l’air très sérieux. Les rubiconds n’en revenaient pas. Et eux-mêmes ne voyaient pas le rapport. Ils n’avaient tout de même pas causé tout ce branle-bas pour une question de péché et de pardon! Ce sont les autres qui ont brisé le silence. Non, mais! pour qui il se prend? Seul Dieu peut pardonner à quelqu’un.
Lui, il s’adresse au jeune. Il lui parle d’un texte d’Isaïe qui disait à peu près ceci : « Redonnez force aux mains qui flanchent / vigueur aux genoux qui flageolent / dites aux cœurs affolés : soyez forts, n’ayez crainte / voici votre Dieu …/ il vient, vous libère — …/ le boiteux fera des bonds de cabri. » (Isaïe 35,3-6 — BNT)

     Il explique au jeune ce que cela veut dire. Le péché, c’est le fait de ne pas marcher droit. La vie est un chemin. Si on le suit, on découvre le sens de la vie. Si on s’en écarte, on se détruit soi-même. C’est vrai pour les individus comme pour le peuple dans son ensemble. Il avait appris de Jean Baptiste, son maître, que tout Israël s’était égaré, et qu’il fallait redresser le chemin de Dieu. Israël était tombé aux mains de païens qui l’exploitent, avec la bénédiction des autorités du temple. La pauvre Galilée est elle-même déboussolée par des gens comme ceux-là, ici présents, qui ne la respectent pas. La route est bloquée, ça n’avance plus, le peuple est paralysé. C’est cela la faute, le péché : la paralysie, le refus d’avancer, avoir « les genoux qui flageolent », comme disait Isaïe. Tout est pardonné quand on a décidé de se remettre en marche.

— Facile à dire, de grommeler les rougeauds.

— Vous croyez? Moi, je pense que le plus facile, c’est de laisser le système l’emporter, c’est de se référer aux lois de l’économie ou du marché, ou aux décisions des césars et autres pharaons, ou aux soi-disant volontés immuables de Dieu, pour assommer les gens, pour les paralyser, pour les désorienter, pour leur ôter toute envie d’avancer sur le chemin de la vie.

     Il a toujours son petit sourire. La poussière finit de retomber. Les cheveux blanchis font ressortir les reflets rougeoyants des visages. Les quatre ne savent trop où regarder. À la porte, cohue et bousculade ont cessé, c’est le silence. À peine entend-on un début de sanglot sortir du fond de la gorge du jeune, en même temps que coule une grosse larme. Deux jambes maigrelettes, telles celles d’un jeune veau naissant, redécouvrent le bonheur de marcher. Ça s’écarte, devant la porte, pour le laisser passer traînant son brancard qui parfois lui sert d’appui.

     Il n’a plus de péché puisqu’il marche.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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