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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 111 (2005).

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Le vrai visage de soi

12 février 2006
Année B : 6e dimanche du temps ordinaire
Marc 1, 40-45

 « Un lépreux vient trouver Jésus : […] “Si tu le veux, tu peux me purifier”. » (v. 40)

     Dans le journal de ce matin, je vois le visage d’Anne-Marie, une femme qui défraie en ce moment les manchettes : elle vient de se faire menotter à la suite d’une poursuite policière et d’accusations criminelles. Elle est dans la quarantaine, mais on lui donnerait dix ans de plus. C’est un visage ravagé qui reflète un être mal dans sa peau. Tout près d’elle, sa fille, qui la regarde avec amour et tente de la consoler. Pour éviter la prison, elle devra entrer de nouveau en cure de désintoxication, sa treizième. Le tout pourrait être relégué dans les faits divers, si ce n’était que cette femme est la sœur d’un riche et important homme d’affaires, tout comme le fut d’ailleurs son père. Malgré ce cadre familial, dans mon esprit, je l’associe à tous ces toxicomanes sans le sou qui se retrouvent sans abri, sans domicile fixe et que recueillent le centre Kogaluc, dans la campagne de la Gatineau. Riches ou pauvres, la détresse humaine est présente chez chacun.

     C’est dans ce contexte que je relis le récit du lépreux proposé par l’évangile de ce dimanche. Derrière la lèpre, on peut voir y voir toutes nos fragilités, nos handicaps, nos toxicomanies, ce qui nous ronge de l’intérieur et nous défigure le visage, tout ce qui nous empêche d’être un membre à part entière de la communauté humaine et d’offrir ce que nous avons d’unique. Dans le lépreux, il y a un peu de moi et un peu de mon voisin. Ce que l’on retient du récit évangélique, c’est la guérison quasi magique du lépreux par Jésus. Et s’il n’y avait rien de magique dans ce récit… Et si la bonne nouvelle avait une couleur un peu différente de ce qu’on imagine…

     N’oublions pas que notre lépreux est en train de faire une démarche : il a reconnu sa maladie, il en souffre et il veut s’en sortir; de tout son être il appelle un changement. Tout cela peut paraître évident, mais une partie de la guérison est là. Ne tenons pas pour acquis que ce désir de changement est présent chez tous ceux qui sont marqués par la maladie ou un handicap. Combien d’alcooliques ou toxicomanes sont incapables de reconnaître leur problème? Bien souvent, il faut un événement très douloureux ou un choc très violent pour qu’on se regarde enfin avec vérité dans le miroir. Il est possible que de voir sa toxicomanie étalée au grand jour et de se retrouver au seuil de la prison sera le choc salutaire qui permettra à Anne-Marie de se regarder en face.

     Pourtant, simplement reconnaître sa lèpre et désirer sa guérison est insuffisant. Il faut la foi. Il s’agit de la foi qui nous amène à nous tourner vers quelqu’un d’autre et à dire : « Si tu veux, tu peux me guérir. » Car en reconnaissant sa lèpre, on a aussi reconnu qu’on était incapable de s’en sortir seul. La foi permet cette relation de confiance avec quelqu’un d’autre, la foi permet de se voir avec les yeux de l’autre. Quand, à Kogaluc, un toxicomane disait : « Je ne suis qu’un gars de prison », il se faisait répondre : non, tu es Jean-Marie. Quand Jésus dit : « Je le veux, sois purifié », il dit en fait : « Je veux que tu sois tout ce que je vois de toi. »

     Nous n’avons cependant touché jusqu’ici qu’à la moitié du récit du lépreux. De manière surprenante, après la guérison, Jésus rudoie l’ex-lépreux et le chasse. Il lui donne en quelque sorte un coup de pied au cul. Pourquoi? Bien sûr, il veut qu’il rencontre les autorités religieuses afin d’officialiser sa réintégration sociale. Mais il y a beaucoup plus. Jésus attaque de front un piège qui attend tous les gens guéris : celui de voir la guérison comme un point d’arrivée, et non comme un point de départ, et de s’enfermer dans une nouvelle dépendance. Regardons un certain nombre de ces gens qui se disent : « Born again », dont beaucoup ont été guéris d’une toxicomanie quelconque. Tout d’un coup, il se sentent à part avec une relation privilégiée avec Dieu, se figent dans un certain ordre moral rigide et leur relation à Jésus portent les mêmes traits de dépendance qu’ils avaient avec leur ancienne toxicomanie. L’image de soi avec la lèpre et l’image de soi guéri doivent continuer à faire partie de nous, et cette distance entre les deux images constitue l’indicateur symbolique de tout le chemin qu’il reste à parcourir. Voilà le sens du silence demandé par Jésus au lépreux : ne te fige pas sur l’événement de ta guérison, poursuis ta route.

     L’eucharistie célèbre notre joie d’être guéri et d’être intégré à une famille. Mais elle aussi une « messe », c’est-à-dire un envoi, car la route est encore longue.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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