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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 112 (2006).

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Réflexions d’un grand prêtre

9 avril 2006
Année B : Dimanche des Rameaux et de la Passion
Marc 14, 1 ¤ 15, 47

 « Le grand prêtre l’interroge de nouveau : “Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni?”. » (ch. 14, v. 61)

     Les jours comme aujourd’hui, il haïssait son métier. Il avait dépassé les cinquante ans, et il entreprenait sa quinzième année comme grand prêtre de son peuple. Cela lui pesait, le droit de vie et de mort. Toujours en équilibre instable.

     Il s’approche de la fenêtre, la rumeur l’a tiré de sa rêverie; c’est la troupe romaine qui passe avec l’agitateur. Des animaux, ces Romains. Ça paraît qu’ils n’ont pas la chance de connaître l’Enseignement de Moïse. Puisse le Béni soit-il les faire payer un jour.

     Hier, on l’avait tiré de son sommeil à la fin de la première veille. Enfin, ils avaient réussi à mettre la main sur le Nazaréen. Tous savaient qu’il était à Jérusalem, mais avec cette foule venue pour la Pâque, où le trouver? Heureusement que les informateurs, ça existe. Surprenant qu’il n’ait pas résisté. Surprenant tout court, cet homme.

     Ils viennent de passer la porte de la ville, il entrevoit encore un bras de croix. La rue est plus calme en bas. Les gens sont à la maison, en train de se débarrasser de tout ce qui est susceptible de fermenter. Le fond de l’air est encore frais, le soleil de midi le réchauffera. Il a froid quand il dort mal.

     Impressionnant, qu’il l’avait trouvé. Étonnant pour ce charpentier de village — Nazareth! il n’avait jamais entendu parler de ce trou avant —, sans instruction, sans expérience politique. Il s’était même surpris à l’envier : c’est beau quelqu’un qui a le courage de ses convictions. Quand même, pas d’exagération, c’était facile pour lui, il n’avait pas de responsabilités, il n’avait pas à tenir compte de la réalité, il n’avait pas les Romains sur le dos, la charge du peuple sur les bras, les pressions des grands propriétaires sur les épaules, la Loi du Béni soit-il dans le cœur et les conseils des uns et des autres dans la tête — surtout ceux d’Anne, son beau-père et prédécesseur, ce qu’il pouvait être fatiguant celui-là! Plus on est élevé, moins on est libre. Cela, le Nazaréen ne pouvait pas le comprendre.

     Ils achèvent de fixer les croix, le Nazaréen est sur l’une d’entre elles. La distance est trop grande, il ignore laquelle. Pauvre homme.

     Pourquoi donc faire exprès : s’attaquer au Temple, tout de même! L’autre n’a jamais voulu s’expliquer là-dessus. Tout ce qu’il a pu lui tirer, c’est sa référence au Fils de l’homme, qui saurait bien au dernier jour départager les responsabilités. Ça n’avait pas atténué la gravité de son geste. C’est bien malheureux, mais il ne lui avait pas laissé le choix. Avec tous ses enragés autour, qui avaient décidé de mettre le grand prêtre sous haute surveillance, il avait dû jouer la grande scène du blasphème. Il le savait, cela impressionnait toujours les témoins. Et tous étaient allés dormir là-dessus. Ou essayer. Il n’aimait pas faire du mal à de pauvres hères bien intentionnés, mais qui ne saisissaient pas la complexité des choses.

     Comme hypnotisé, il passe un très long moment les yeux rivés sur les croix. Il ne touche pas beaucoup à son repas. Il remarque qu’il s’est mis à faire sombre. L’air est instable à cette période de l’année.

     Avant de déclarer fermée la session de la cour, hier soir, il avait dû la reconvoquer pour ce matin. Le mécanisme une fois enclenché, plus moyen d’arrêter le cours des choses. Tout le monde était d’accord, à peine une réticence du côté de la clique de Gamaliel et un non surprenant de la part de Nicodème, qui a le respect de tout le monde. Il lui a bien fallu signaler son accord pour livrer le Nazaréen à cette brute de Pilate. Des fils d’Abraham remettant un fils d’Abraham à des païens pour qu’ils le mettent à mort! Comment en était-on arrivé là?

     Son regard se détache des croix immobiles, attiré par la course d’un garde du Temple, en bas, dans la rue. C’est terminé.

     Heureusement, la nuit a été meilleure que la précédente. Il ne s’était pas senti bien hier. La mort le dérangeait toujours. Il n’en avait pas peur, il ne se passe rien au schéol. Le Béni soit-il, lui, est plus inquiétant. S’il devait comparaître devant le Fils de l’homme avec le Nazaréen, quel sort subirait-il, lui, le grand prêtre? Heureusement qu’il ne donnait aucun crédit à cette sornette, cette nouvelle croyance en la résurrection des morts…

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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