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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 112 (2006). |
La violence de la vie 19 mars 2006 « Enlevez cela dici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » (v. 16) Le 11 septembre 2001 est licône dune passion religieuse violente. Ces bombes humaines ne sont-elles pas justifiées dans cette sainte croisade contre lempire du mal, cette culture de lOuest qui attaque de front les préceptes millénaires de la charia islamique? Cest dans ce contexte que je vous propose de relire le récit de ce dimanche où Jésus chasse violemment les commerçants du temple de Jérusalem. Vous noterez quil est rare quun récit se retrouve à la fois chez les quatre évangélistes, si on fait exception du récit de sa mort et de sa résurrection. Nêtes-vous pas étonnés que les premiers chrétiens aient voulu livré à notre mémoire un Jésus qui semble « sauter les plombs »? Et chez lévangéliste Jean, la présentation du geste de Jésus est encore plus violente que chez les autres : on note quil se fait un fouet avec des cordes, quil éparpille la monnaie des commerçants avant de renverser leurs comptoirs. Et pourtant, jamais lévangéliste ne dit que ces gens sont des brigands ou des voleurs; il se contente daffirmer quils sont simplement des commerçants. Quel est donc le problème? Il faut savoir que ces commerçants jouent un rôle important au temple. Quand lévangéliste Luc nous raconte que, pour la circoncision de Jésus, Marie et Joseph offrirent en sacrifice ce que prescrivait la loi, cest-à-dire des tourterelles, où pensez-vous quils ont pu se procurer ces oiseaux, sinon chez lun de ces commerçants? En sattaquant à ces marchands de bufs, de brebis et de tourterelles, Jésus sattaque à tout le système qui permet doffrir des sacrifices, il sattaque au culte lui-même du temple. Cest un geste radical, en plus davoir été fait avec une certaine violence. Pourquoi lévangéliste Jean nous présente-t-il une telle scène où Jésus semble sattaquer au cur de la religion juive, comme pourrait le faire un intégriste musulman rejetant la société occidentale? Nous avions déjà reçu un début de réponse dans la scène précédente, hautement symbolique, des noces de Cana : leau changé en vin, cest-à-dire leau des ablutions rituelles juives remplacées par quelque chose de meilleur, le vin de la fête et de la joie communautaire, apporté par Jésus lui-même. Avec la scène des vendeurs chassés avec le fouet, on affirme maintenant que le temple et tout le rituel sacrificiel est devenu totalement inutile pour vivre la relation à Dieu, quil est remplacé pour le nouveau temple quest la personne même de Jésus, à jamais vivante après une vie où il sest donné jusquà mourir. Très bien. Mais pourquoi toute cette violence? Cest la violence même de la vie. Tout comme lenfant fait violence au ventre maternel pour sortir, et cest avec un grand cri quil accède à la vie, ainsi Jésus veut faire éclater toutes ces cloisons qui empêchent la relation amoureuse avec celui quil appelle : Père. Les disciples trouvent la clé de lattitude de Jésus dans le psaume 69 : « Le zèle de ta maison me dévorera » quon peut traduire à la fois par « lamour qui se donne mhabite totalement » et « lamour qui se donne finira par causer ma mort ». Car le culte du temple, non seulement ne permet pas datteindre cette relation vitale à Dieu, mais elle lentrave. Vous et moi réagissions de la même façon dans notre désir de vie authentique et devant tout ce qui entrave lamour vrai. Quelle différence existe-t-il donc entre lattitude de Jésus et les intégristes de tout acabit, musulmans ou chrétiens? Dune part, lintégrisme est le refus de toute nouveauté quapporte le présent avec ses expériences et ses connaissances nouvelles, cest le cantonnement dans le statu quo et la croyance que le salut consiste à retourner au passé et aux solutions dautrefois. Il y a dans lintégrisme un manque fondamental de foi et un refus du dynamisme de la vie. Dautre part, cette attitude génère en regard de la situation actuelle amertume et haine qui se transforment en idéologie et en violence destructrice. À lopposé, cest le besoin de cette relation amoureuse avec un Dieu Père et de la vie quelle engendre qui pousse Jésus à faire éclater ces rites fossilisés du culte du temple et à proposer de devenir à travers son corps offert en don le nouveau lieu dune relation à Dieu. La seule violence présente est celle de lamour qui construit, signifié par Pâques. Je prie pour quon retrouve la même violence amoureuse et constructive chez les chrétiens daujourdhui que nous sommes, parfois trop empêtrés dans les rituels du culte. ANDRÉ GILBERT |
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