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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 112 (2006).

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L’eau, le vent, le désert

5 mars 2006
Année B : 1er dimanche du Carême
Gen¿se 9, 8-15

 « Dieu dit à Noé et à ses fils : […]“Il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre”. » (v. 8 et 11)

     Les textes bibliques proposés ce dimanche pourraient nous conduire vers une réflexion portant sur le salut en général, sur le baptême comme rite de passage dans l’univers du salut divin, ou sur l’action de Dieu qui sauve (1 Pierre 3, 18-22; Marc 1, 12-15). Nous ne serions sans doute pas très loin de l’objectif poursuivi par ceux qui ont décidé de mettre ces trois textes en commun dans le lectionnaire. Pour ma part je retiendrai cette idée de salut, en l’arrimant à quelque chose de plus concret que le salut en général, y compris le salut de nos âmes (!).

     J’ai été frappé, à la lecture, par la présence des éléments naturels dans chacun de ces textes. On y parle d’eau, de nuées, de désert, de souffle (esprit), d’animaux, d’arc-en-ciel, de toute chair. Toutes choses qui peuplent notre quotidien et nous ramènent à la réalité très concrète d’une vie dans l’ici-maintenant et l’ici-bas, d’un salut qui s’incarne au sein de tout ce qui nous entoure, nous fait vivre, nous porte quotidiennement. Pas question d’âme à sauver en dehors du corps, de sortie du monde ou d’évasion dans des couches éthérées. Tout au plus une invitation à modifier nos lieux d’insertion pour arriver à mieux cerner, différemment, selon des points de vue inhabituels, les signes de salut qui nous entourent.

     Et voilà sans doute où j’accroche le plus. Peut-être que les discussions qui ont alimenté les travaux de la commission de l’ONU sur les changements climatiques y sont-elles pour quelque chose, mais force est de constater qu’à lire ces textes je me demande s’il y aura encore pour les générations à venir des lieux de l’ici-bas qui permettront d’actualiser le salut de Dieu. Y aura-t-il même des générations à venir? Devant la prolifération des zones désertiques, sur tous les continents, l’appel à aller au désert lancé par le texte de Marc n’aura sans doute plus la même portée. Faudra-t-il un jour modifier le texte pour qu’il soit compris. Il pourrait devenir : « le Souffle le pousse dans la prairie verdoyante. » Ce ne sont plus quarante jours au désert qui nous attendent, mais quarante générations au désert. Nous aurons beau y trouver des bêtes sauvages, peut-être que l’annonce de la venue du royaume de Dieu résonnera à vide dans les dunes et les contrées desséchées.

     La promesse de Dieu, dans le texte de la Genèse, de ne plus détruire toute chair par les eaux du déluge risque de se voir contredite par les actions et les inactions humaines, celles qui ont des effets néfastes sur l’environnement. Il n’est qu’à rappeler quelques dates et chiffres (parmi des centaines possibles) pour s’interroger sur l’avenir à court et à moyen termes : 30 juillet 2005 — Bombay — 920 morts; 30 octobre 1999 — ouragan Mitch — 10 000 morts; août 2002 — Chine — 250 morts; juillet 2002 — Inde — 1 200 morts, etc. Et Dieu n’a rien à voir là-dedans, même si des survivants tentent de comprendre ce qui leur arrive en invoquant la volonté de Dieu et leur devoir de s’y soumettre. Il y aura toujours des catastrophes naturelles, c’est le lot de cette planète en continuelle évolution. Mais nous n’arrangeons pas les choses quand nous continuons de surexploiter les ressources naturelles, que nous polluons la terre, les mers et les airs, que nous prenons l’environnement pour une poubelle sans penser aux générations qui viennent après nous.

     Le salut, le royaume de Dieu, le devenir humain et divin s’incarnent dans l’histoire qui se joue les deux pieds ici-bas. Quand le vent se transforme en ouragan dévastateur, que la mer devient une soupe chimique, que la terre ne produit plus de fruit, que l’air se raréfie, nous aurons beau prier Dieu d’intervenir ou lui rappeler ses promesses à Noé, il y a de bonnes chances qu’il ne se passe rien du tout. Le « prendre soin de la terre » exprimé dans les récits bibliques de création implique une prise en main concrète et consciente de nos destinées environnementales collectives. Nous créons maintenant les conditions de nos propres anéantissements. Et ceci n’est pas le royaume de Dieu ni son salut.

ROBERT DAVID
Saint-Hippolyte

 

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