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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 105 (2005).

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Un deuil qui est source de vie

1er mai 2005
Année A : 6e dimanche de Pâques
Jean 14, 15-21

 « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. » (v. 18)

La vie est un mystère, en ce sens qu’elle suscite des questions qui n’obtiennent pas de réponses. Prenez par exemple le fameux tsunami du sud-est asiatique qui a rasé des régions entières et fait plus de 150 000 morts en cette fin d’année 2004. Au-delà du mouvement spontané d’aide aux gens sinistrés, nous prenons conscience de l’immense fragilité de notre monde qui pourrait disparaître instantanément et nous pouvons nous demander : « Pourquoi Dieu a-t-il créé un monde si instable, si imparfait? Pourquoi ne nous protège-t-il pas davantage? Et d’ailleurs, se soucie-t-il vraiment de ce qui nous arrive? » Tout d’un coup, la terre perd son côté familier et chaleureux. Ne me dites pas : « Mais ce n’est pas Dieu qui crée les catastrophes! » Bien sûr que non, autrement il serait sadique. Mais il a voulu un monde où cela soit possible.

     C’est dans ce contexte que je relis l’évangile de ce dimanche. Il s’agit d’un extrait du long discours d’adieu de Jésus. Cet extrait peut se résumer à ceci : par mon décès, je ne serait plus au milieu de vous, mais vous ne vous sentirez pas orphelin dans la mesure où vous continuerez à vous ouvrir à l’esprit de vérité et d’amour qui a marqué ma vie; alors vous ferez l’expérience d’une forme de présence qui sera source de vie en vous. Comment une telle affirmation vous rejoint-elle?

     Une première réaction qu’il m’arrive parfois d’avoir face à de tels passage de l’évangéliste Jean est de dire : ce Jésus présenté ici est sorti de l’imagination d’un petit groupe d’initiés collés les uns sur les autres, mais il est complètement déconnecté de la réalité que nous vivons. Un tel évangile peut-il même favoriser le refuge dans un monde intérieur, où on n’est jamais déçu, où il n’y a jamais de catastrophe, au détriment d’une insertion dans le vrai monde?

     La plus grande erreur que l’on commet face à ce passage de Jean est de s’imaginer qu’il suffit de se retirer dans son monde intérieur pour faire l’expérience de la présence de Jésus. Pourtant la condition est claire : « Si vous gardez mes commandements. » Et nous savons que les commandements se résument à l’amour. En d’autres mots, ce n’est qu’en vivant ce long apprentissage à l’amour comme l’a fait Jésus, ce n’est qu’en prenant la même route que la sienne que nous pourrons faire l’expérience de sa présence.

     Cela me rappelle ce texte d’un homme, lu dans le journal. Son père, qu’il aimait beaucoup et qui a été pour lui un véritable mentor, est décédé alors qu’il était encore jeune. En mourant, il lui avait promis de communiquer avec lui à partir de l’au-delà. Mais rien ne se produisit. Or, un jour il prît le coffre à outils que lui avait laissé son père, et en particulier la truelle du maçon, il ressentit comme un frisson, et le goût de poursuivre son œuvre. Ce n’était pas la communication désirée. Mais peut-être quelque chose de beaucoup plus important.

     Le texte d’évangile se termine par ce qui semble le cadeau ultime : « Je me manifesterai à lui. » Regardez donc un peu autour de vous : pour combien de personnes cela constitue le cadeau désiré, le bien le plus précieux? C’est sans doute un peu pour cela que l’évangéliste parle du monde qui ne voit rien. Car de même qu’il faut avoir aimé un conjoint, un parent ou un ami pour désirer sa présence par delà la mort, ainsi en est-il de Jésus. « Si vous m’aimez… », dit Jésus. Pourtant, il y a ici une réalité encore beaucoup plus importante.

     Qu’est-ce qui nous permet de vivre un deuil? Qu’est-ce qui nous permet de traverser une mort tragique ou une catastrophe qui détruit notre monde? Car nous le savons bien, un deuil peut nous détruire comme il peut nous faire naître à autre chose. Nous avons besoin d’une personne qui écoute nos larmes, n’a pas peur de nos cris et de nos révoltes, se montre totalement solidaire et en même temps nous invite à nous remettre en marche et à le suivre sur le chemin de la vie. Aucune idée ne peut jouer ce rôle. Et c’est ce rôle que l’évangéliste fait jouer à Jésus.

     Le tsunami met en relief en le grossissant un élément de notre réalité. Cet élément a la capacité de nous détruire complètement ou de nous faire naître à autre chose. C’est cette naissance à autre chose que nous indique Jésus. Ne l’oublions pas. Ce temps de Pâques pendant lequel est lu cet évangile et où on chante « Alléluia » est un temps de deuil, car il suit la mort tragique de Jésus. Mais ce deuil est devenu pour plusieurs une source de vie.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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