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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 104 (2005). |
Comprendre et se sentir épaulé 10 avril 2005 « Ils lont fait condamner à mort et ils lont crucifié. Et nous qui espérions quil serait le libérateur dIsraël! » (v. 20-21) Combien de fois dans nos vies avons-nous été déçus? Les petites déceptions, dabord. Déception du résultat dun examen. Déception de ne pas avoir été reconnu pour tout leffort fourni dans un projet. Déception devant une promotion qui nest pas venue? Déception de sa situation financière? Déception dun enfant qui ne répond pas à nos attentes. Déception au niveau politique? Vous auriez dû voir le visage de certains à la suite de lélection américaine de 2004. Mais il y a aussi les grandes déceptions. Déceptions devant léchec dun mariage. Déception de ne pas trouver de conjoint. Déception devant un choix de vie qui ne nous rend pas heureux. Déception devant un corps qui nous cause trop de soucis. Déception devant une part de notre vie que nous aurions voulu quelle nexiste jamais. Cest ce que disent des gens qui ont souffert de leur milieu familial, de leur éducation ou des bêtises quils ont commis. Quoi quil en soit, les déceptions aux multiples visages font partie de notre vie. Pourtant, sil en était uniquement de nous, nous construirions un monde où les déceptions nexisteraient jamais. Alors, pourquoi Dieu a-t-il construit un monde où la déception fait partie de notre pain quotidien? Sans connaître la réponse à cette question, je pense que cest le contexte dans lequel il faut écouter le récit des disciples dEmmaüs présenté dans la liturgie de ce dimanche. Car ces deux hommes dont nous parle Luc sont des gens déçus. Il ne sagit pas ici dune petite déception, comme celle davoir raté la soupe. Quand on espère en un libérateur politique, toute sa vie est engagée. Luc mentionne quils regardent Jésus avec un air « sombre » quand ce dernier les interroge : le mot « dépression » serait plus adéquat pour décrire ce quils vivent. Car que reste-t-il à des gens lorsquon leur enlève ce qui fait le ressort de leur vie? Nous pouvons nous identifier à divers titres à ces deux hommes. Alors, dans un tel contexte, qua donc à leur dire Jésus? La première chose qui mapparaît fondamentale, cest le fait que Jésus soit présent lorsquils discutent ensemble et essaient de comprendre ce qui est arrivé à Jérusalem. Un des termes du texte originel grec pour décrire ce quils font est homilein, qui a donné notre mot « homélie » : ils se donnent mutuellement une homélie. Le fait même que des gens se mettent ensemble pour chercher à comprendre, pour faire la lumière sur leur vie, pour découvrir la vérité, est le signe clair quil est présent. Quest-ce à dire? Tu vis une grande déception? Ne fuis pas! Nenterre pas cela dans lalcool, le jeu, la pornographie ou la drogue. Ne nie pas ta déception. Pleure, crie et interroge-toi. Avec dautres, oui, surtout avec dautres, laisse monter tes incompréhensions, continue à chercher la lumière. Il me semble que croire à la présence de la personne même de Jésus au cur de mon questionnement donne une dimension mystique à ce qui me semble pénible. Dans le récit de Luc, Jésus reproche aux deux hommes leur manque dintelligence et leur manque de foi en concluant : ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire? Avons-nous ici une explication de la souffrance, la sienne, la nôtre? Pas du tout! Mais laffirmation de la conclusion heureuse de ce parcours douloureux permet de lui donner un sens, une direction. Aussi, croire quau bout de mes diverses blessures se trouvent un printemps que je ne peux imaginer ne répond pas à toutes mes questions, mais me permet de continuer à marcher et, dune certaine façon, de comprendre. Le récit se termine avec un repas dans une chaumière, la nuit tombée. Pourquoi est-ce à ce moment que les deux disciples reconnaissent Jésus? Ne me dites pas parce quils ont fait le lien avec les paroles de la « consécration ». Le geste du partage du pain est le symbole même de la fraternité. Il ne suffit pas de donner un sens à toutes nos déceptions, il faut aussi se sentir épaulé. Le « Je comprends » doit être accompagné du « Je taime ». Cependant, tout « je taime », toute communion, sonnera faux sil ny a pas eu au préalable confrontation de nos questions et dialogue. Si vous êtes perspicace, vous avez remarqué que le récit de Luc ressemble à la messe du dimanche, avec dabord la liturgie de la parole et lhomélie, suivie de leucharistie proprement dite. Mais en fait, ça devrait être linverse : la messe du dimanche est le miroir de ce que nous vivons vraiment, nos efforts constants à comprendre la vie et lamitié qui nous rend solidaires. ANDRÉ GILBERT |
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