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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 109 (2005). |
Question dintérêt 13 novembre 2005 « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. » (v. 14) On le sait, lévangile a lhabitude de regarder les choses par en-bas, en adoptant le point de vue des petites gens. Dans le cas de la parabole des talents, pourtant, le point de vue est franchement capitaliste, sans pitié, impérial. Un personnage important du monde des affaires part en voyage et confie de fortes sommes à ses aides : léquivalent de 2 500 000$ à lun (un talent équivaut au salaire de 6 000 journées de travail), de 1 000 000$ à un autre, et de 500 000$ au troisième. Lhomme fait donc partie des ligues majeures du monde des affaires du temps et cest clair dans le texte il doit en partie ses richesses à sa dureté : pas de quartier pour les pusillanimes et les incompétents. Lidée que lévangile voulait faire passer devait être drôlement importante pour que, dans lexemple choisi, il se résolve à dépeindre un Jésus Exploiteur. Dans la parabole, une seule chose compte, en effet : lintérêt du maître absent. En cela le texte est de son temps, et continue de nous heurter. On sait combien comptaient pour les Anciens le clan, la famille, le personnage chargé de guider les autres. Lindividu na de sens quà lintérieur dun corps social, au service de son âme dirigeante. Le récit ne connaît donc quun seul critère pour apprécier un être humain : a-t-il vu ou non aux intérêts de Jésus, en son absence? Oui? il mérite quon lui fasse confiance. Non? quon donne sa charge à quelquun dautre et lui, quon le mette dehors, quil ait tout le temps de brailler sur les chances perdues. Quand lheure est venue de rendre des comptes, le temps nest plus à la pitié. Quon se le tienne pour dit. En écrivant ces lignes, je suis à nouveau frappé par la sorte dinconscience avec laquelle les chrétiens ont lhabitude de lire lévangile. Comme si son contenu nétait pas grave. Comme si ça ne pensait pas ce que ça disait, ou, si ça le pensait, comme si cétait plutôt dépassé de nos jours. Pas de panique, donc, suffit dêtre de bonne foi, Dieu est gentil, gentil, gentil et nous aime. Or, lévangile se révèle dune extrême dureté pour qui ne remplit pas la tâche confiée. Pourquoi est-il important de se consacrer aux intérêts du Maître absent? À cause des conséquences si on ne le fait pas. Et Matthieu den donner des exemples dans les récits entourant la parabole des talents : violence ou fuite dans lalcool (24, 49); inconscience face aux enjeux de la vie (25, 8-9); retrait devant les besoins des démunis (25, 42-43). Lintérêt du Maître absent, cest que je devienne un être humain lucide, critique et engagé, pour le plus grand bien de ceux qui mentourent et de la société dans laquelle je vis. Mais si je me referme sur moi et fait fi des autres, non seulement je ne dois pas mattendre conserver ce que jai mais on menlèvera tout pour le donner à quelquun dautre. Ma religion toute religion existe pour maider à me faire fructifier moi-même, elle na de sens et de pertinence que si elle maide à vivre ainsi. Elle fait dailleurs face aux mêmes critères dappréciation et aux mêmes conséquences que tous les humains. Or, parce que nous sommes liés les uns aux autres, tous les gestes de lÉglise me touchent et me poussent à les évaluer à la lumière de lévangile, comme je suis invité à le faire par rapport à ce que moi-même je fais. Je ne vois donc pas comment on pourrait déduire de la logique du récit que le Maître, à son retour, confierait cinq autres talents à son Église parce que, comme grand titre de gloire je prends ces exemples parce que lÉglise y investit son sens de Dieu et de sa mission et à travers eux met en jeu sa réputation dans le monde , elle se serait soigneusement gardé dordonner des femmes ou de bénir des mariages gais. Au contraire, une telle attitude pourrait être la manifestation du talent quon enterre, ou de lhabitude de battre ses compagnons, mépris et humiliations étant une forme de violence, violence dautant plus insoutenable quon la dit ajustifiée par lobéissance à Dieu. Plusieurs pages de la Bible laissent entendre quil nest pas confortable de tomber aux mains du Dieu vivant. Ces pages nont certes pas bonne presse, mais elles sont peut-être les seules à pouvoir nous réveiller avant quil soit trop tard. Une question en terminant. Si lÉglise ou moi-même ne faisons pas fructifier nos talents, à qui dautre seront-t-ils donnés? ANDRÉ MYRE |
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