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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 109 (2005).

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Question d’intérêt

13 novembre 2005
Année A : 33e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 25, 14-30

 « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. » (v. 14)

     On le sait, l’évangile a l’habitude de regarder les choses par en-bas, en adoptant le point de vue des petites gens. Dans le cas de la parabole des talents, pourtant, le point de vue est franchement capitaliste, sans pitié, impérial. Un personnage important du monde des affaires part en voyage et confie de fortes sommes à ses aides : l’équivalent de 2 500 000$ à l’un (un talent équivaut au salaire de 6 000 journées de travail), de 1 000 000$ à un autre, et de 500 000$ au troisième. L’homme fait donc partie des ligues majeures du monde des affaires du temps et — c’est clair dans le texte — il doit en partie ses richesses à sa dureté : pas de quartier pour les pusillanimes et les incompétents.

     L’idée que l’évangile voulait faire passer devait être drôlement importante pour que, dans l’exemple choisi, il se résolve à dépeindre un Jésus Exploiteur. Dans la parabole, une seule chose compte, en effet : l’intérêt du maître absent. En cela le texte est de son temps, et continue de nous heurter. On sait combien comptaient pour les Anciens le clan, la famille, le personnage chargé de guider les autres. L’individu n’a de sens qu’à l’intérieur d’un corps social, au service de son âme dirigeante. Le récit ne connaît donc qu’un seul critère pour apprécier un être humain : a-t-il vu ou non aux intérêts de Jésus, en son absence? Oui? il mérite qu’on lui fasse confiance. Non? qu’on donne sa charge à quelqu’un d’autre et lui, qu’on le mette dehors, qu’il ait tout le temps de brailler sur les chances perdues. Quand l’heure est venue de rendre des comptes, le temps n’est plus à la pitié. Qu’on se le tienne pour dit.

     En écrivant ces lignes, je suis à nouveau frappé par la sorte d’inconscience avec laquelle les chrétiens ont l’habitude de lire l’évangile. Comme si son contenu n’était pas grave. Comme si ça ne pensait pas ce que ça disait, ou, si ça le pensait, comme si c’était plutôt dépassé de nos jours. Pas de panique, donc, suffit d’être de bonne foi, Dieu est gentil, gentil, gentil et nous aime.

     Or, l’évangile se révèle d’une extrême dureté pour qui ne remplit pas la tâche confiée. Pourquoi est-il important de se consacrer aux intérêts du Maître absent? À cause des conséquences si on ne le fait pas. Et Matthieu d’en donner des exemples dans les récits entourant la parabole des talents : violence ou fuite dans l’alcool (24, 49); inconscience face aux enjeux de la vie (25, 8-9); retrait devant les besoins des démunis (25, 42-43). L’intérêt du Maître absent, c’est que je devienne un être humain lucide, critique et engagé, pour le plus grand bien de ceux qui m’entourent et de la société dans laquelle je vis. Mais si je me referme sur moi et fait fi des autres, non seulement je ne dois pas m’attendre conserver ce que j’ai mais on m’enlèvera tout pour le donner à quelqu’un d’autre.

     Ma religion — toute religion — existe pour m’aider à me faire fructifier moi-même, elle n’a de sens et de pertinence que si elle m’aide à vivre ainsi. Elle fait d’ailleurs face aux mêmes critères d’appréciation et aux mêmes conséquences que tous les humains. Or, parce que nous sommes liés les uns aux autres, tous les gestes de l’Église me touchent et me poussent à les évaluer à la lumière de l’évangile, comme je suis invité à le faire par rapport à ce que moi-même je fais. Je ne vois donc pas comment on pourrait déduire de la logique du récit que le Maître, à son retour, confierait cinq autres talents à son Église parce que, comme grand titre de gloire — je prends ces exemples parce que l’Église y investit son sens de Dieu et de sa mission et à travers eux met en jeu sa réputation dans le monde —, elle se serait soigneusement gardé d’ordonner des femmes ou de bénir des mariages gais. Au contraire, une telle attitude pourrait être la manifestation du talent qu’on enterre, ou de l’habitude de battre ses compagnons, mépris et humiliations étant une forme de violence, violence d’autant plus insoutenable qu’on la dit ajustifiée par l’obéissance à Dieu.

     Plusieurs pages de la Bible laissent entendre qu’il n’est pas confortable de tomber aux mains du Dieu vivant. Ces pages n’ont certes pas bonne presse, mais elles sont peut-être les seules à pouvoir nous réveiller avant qu’il soit trop tard.

     Une question en terminant. Si l’Église ou moi-même ne faisons pas fructifier nos talents, à qui d’autre seront-t-ils donnés?

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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