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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 108 (2005). |
Sainte colère contre le pouvoir 30 octobre 2005 « Ne vous faites pas non plus appeler maîtres, car vous navez quun seul maître, le Christ. » (v. 10) Le chapitre 23 de Matthieu est sans doute le plus dur des évangiles. Il aligne sept invectives violentes qui visent les dirigeants du peuple. Lévangéliste écrit à une époque où sa communauté, en majorité dorigine juive, se fait exclure de son peuple, ce qui lui occasionne maintes souffrances : familles brisées, amitiés rompues, vie sociale chamboulée, insultes nombreuses, tout cela provoquant un questionnement douloureux : comment le Christ peut-il accepter sans réagir que sa petite communauté soit expulsée de son propre peuple? Témoin de ces bouleversements, Matthieu bouillonne dindignation contre les leaders et se livre à une série dattaques sans retenue. Ces attaques, on les lui a beaucoup reprochées, laccusant dantisémitisme tout en le rendant pour une part responsable des horreurs dont le peuple juif a été victime par après dans lhistoire. Ce qui est un autre bel exemple de mauvaise façon de lire un texte ancien. Mauvaise façon que peut dailleurs alimenter la description du contexte de la rédaction de lévangile, qui vient dêtre tracé. La tentation, en effet, est double : laisser le texte dans le passé, ou lapprécier à partir des relectures qui en ont été faites. Dans le premier cas, laffaire est simple. Les chefs du temps sétant mal comportés, lévangéliste les attaque vertement. Lévangile est alors considéré comme un témoin historique intéressant, mais plus ou moins pertinent pour aujourdhui. Dans le second cas, on trouve dommage que Matthieu se soit laissé aller à sa colère pour nous livrer un passage quil vaudrait mieux ne pas mettre entre les mains des chrétiens. Cela éviterait dautres souffrances à un peuple qui a déjà trop souffert. Dun côté comme de lautre, on passe carrément à côté du sujet et on évite soigneusement dentendre la rageuse et dérangeante interpellation du texte. Matthieu 23, en effet, est une charge à lemporte-pièce destinée à secouer de la tête au pied quiconque le lit. Il est dévastateur tant pour les dirigeants que pour les membres les plus humbles de la communauté. Son objectif est de détruire à la base les relations de pouvoir dans lÉglise. Cest un texte tellement subversif quà peu près personne nest intéressé à le comprendre. Certes, il est de bon ton de sattaquer au pouvoir, étant bien entendu que, ce pouvoir, cest toujours lautre qui lexerce. Mais on se garde bien de dire, de se dire, que le pouvoir, bien avant de résider dans celui qui le détient, se trouve précisément dans lil de celui qui le regarde et sy soumet de lintérieur. Doù létendue de linterpellation du texte de Matthieu. Il vise non seulement les instances dirigeantes toutes les instances dirigeantes, dans toute lÉglise, de toutes les Églises, dans toutes les cultures, de tous les temps mais tout autant lacquiescement des croyants au pouvoir dont ces instances se réclament, leur dépendance, leur non-responsabilisation, le fait de toujours attendre les permissions den-haut. Écoutons-nous parler : Si le pape pouvait nous surprendre! Quand lÉglise va-t-elle comprendre? Verrons-nous cela de notre vivant? On attend le salut du pouvoir. Or Matthieu met la hache dans tout ça : « Mais vous, ne vous faites pas traiter de grand homme, vous navez quun Maître et vous êtes tous sur le même pied. Et, sur cette terre, ne traitez personne comme votre père, vous navez quun Père, et il est au ciel. » (23, 8-9) En Église, personne na le droit de réclamer dêtre considéré comme un grand personnage, et nul nest autorisé à voir un autre comme tel. Matthieu 23 est donc un texte éminemment évangélique. Il lance une interpellation fondamentale et en pousse les exigences à bout, à en être invivable à lintérieur de notre pauvre condition mortelle. Car lexercice du pouvoir est chose nécessaire, doù lambiguïté des choses. Des dirigeants, il en faut, en Église comme ailleurs. Mais ceux-ci ne doivent pas se considérer ainsi, et celles ou ceux qui relèvent deux ne doivent même pas non plus les regarder comme tels. Tout cela va évidemment à lencontre de la façon dont les humains vivent. Matthieu le sait bien, aussi offre-t-il à ses lectrices et lecteurs la solution au problème quil leur pose : ils ont un Père, unique, qui les fait vivre, celui du Ciel, et un Maître, unique lui aussi, qui les instruit, le Christ. Tous sont donc frères et surs, tous sont enseignés. Nul nest frère en chef, chargé denseigner les autres, en sachant davantage que les autres. Un bon dirigeant ou une bonne dirigeante selon lÉvangile est quelquun qui cherche à comprendre ce que le Christ a enseigné à ses frères et surs, pour les aider à se comprendre eux-mêmes et à se conduire en conséquence. Le pire service que les autres peuvent lui rendre cest de le prendre pour lEnseignant, le pire qui puisse lui arriver, cest de les croire. Dans ce cas, ils sont tous coupables de létat désastreux de leur Église. Cest pourquoi la colère de Matthieu 23 traverse les siècles. ANDRÉ MYRE |
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