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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 108 (2005).

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Ni ghetto ni jello

2 octobre 2005
Année A : 27e dimanche du temps ordinaire
Philippiens 4, 6-9

 « Tout ce qui est vrai et noble, juste et pur, ce qui est digne d’être aimé et honoré, […] tout cela, prenez-le à votre compte. » (v. 8)

Comment vivre en disciple de Jésus dans une société et une culture où cette option est minoritaire et souvent mal perçue? Comment nous situer par rapport aux valeurs et aux modes de vie qui circulent dans cette société et façonnent son horizon?

     Faut-il nous tenir dans une distance et un mépris de ce monde, n’y trouvant rien de valable et ne puisant notre inspiration que dans notre tradition religieuse? Nous courons alors le risque de devenir sectaires et incapables d’inculturer notre héritage dans un autre univers, et ainsi de le rendre sans impact pour renouveler le monde. Nous trouverons alors réconfort et appui auprès de ceux qui pensent et vivent comme nous mais aucun pont ne sera bâti, aucun dialogue créateur ne sera établi. Ou faut-il au contraire nous immerger dans ce monde en adoptant inconditionnellement tous ses courants de pensée et ses styles de vie? Nous risquons alors de devenir inodores et insignifiants, dépourvus de tout prophétisme et nous contentant de chercher à plaire par conformisme.

     Quand une société, dans son ensemble, partage d’une certaine manière les valeurs et perspectives d’une tradition religieuse, cette question se pose peu. Ce n’est pas mieux car souvent on ne distingue plus ce qui est évangélique de ce qui est simple coutume et habitude. Et l’appel à la conversion, à une transformation tant personnelle que collective, au cœur de l’Évangile, peut passer inaperçu ou sembler trop étrange. La société québécoise a connu un temps de chrétienté comme celui-là, avec ses grandeurs, sa cohésion, mais aussi son poids de contraintes. Elle est maintenant bien différente; la foi en Jésus Christ, faite de convictions et d’options spécifiques, y est une voie spirituelle parmi d’autres. D’autres voies offrent des chemins de bonheur et de sens diffusés par les médias et des témoins : philosophies humanistes, sagesses pratiques tirées des sciences humaines, spiritualités venues de l’Orient, courants New Age, autres religions, etc.

     Cette situation a un avantage certain pour mieux lire et comprendre les écrits de saint Paul. Celui-ci a prêché l’Évangile, il a fondé et soutenu des communautés de croyants en plein cœur des cités de l’Empire romain. Ces cités étaient marquées par une culture urbaine commune, une population cosmopolite, des courants philosophiques variés, des traditions religieuses païennes et orientales, et par une circulation des biens, des gens et des idées inégalée dans l’histoire précédente et suivante, jusqu’au siècle dernier.

     Les chrétiens d’alors, regroupés en petites cellules et se rassemblant dans des maisons privées pour le partage, la communion, la prière, la formation, se posaient des questions qui ressemblent aux nôtres. Que penser des idées qui circulent sur la place? Peut-on encore fréquenter les temples païens? Faut-il rejeter l’idéal moral proposé par les philosophes? La tentation de l’ouverture à tout, pour ne pas être différents, était présente, tout autant que celle du repli identitaire sur ses croyances. Il est douteux que le christianisme eût réussi à prendre racines et à se développer si ces seules tendances avaient prédominé.

     Paul offre une autre approche. Ce qui est présent dans la culture environnante n’est pas tout entier mauvais et condamnable. Pour les chrétiens, il ne s’agit pas de repousser tout cela au nom de leur foi, comme s’ils détenaient un monopole de la bonté, de la vérité, de la justice. Dans cette culture même se trouvent des perspectives de sens et des valeurs admirables, à reconnaître et à intégrer. C’est ce qu’il affirme dans sa lettre aux Philippiens. Paul ne parle pas ici de façon vague. Son vocabulaire indique qu’il fait référence à l’univers moral de la culture grecque, avec son idéal de vertu, son souci de justice, mais aussi à ce qui est présent dans la culture spontanée des gens : leur capacité de reconnaître et de louer ce qui est une conduite humaine digne et admirable. Tout cela, dit Paul, prenez-le à votre compte. Pourtant, cela ne vient pas de la Bible ni de l’enseignement de Jésus.

     Paul sera aussi très critique face à des façons de penser et de vivre propres au monde grec et romain, particulièrement la dureté dans les relations humaines, l’absence de souci des autres, le culte des idoles et le laisser-aller moral. Mais tout n’est pas à refuser en bloc. Par-delà la tentation sectaire et celle de l’inconsistance, entre ghetto et jello, Paul invite à une attitude plus ouverte et mûre, où les croyants en Jésus sont conscients de leur héritage mais sont capables de reconnaître toute bonté, vérité et justice, d’où qu’elles viennent, et de s’en inspirer. Ses paroles offrent encore des conseils pertinents et éclairants.

DANIEL CADRIN
Montréal

 

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