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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 108 (2005).

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Les deux fils que nous sommes

25 septembre 2005
Année A : 26e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 21, 28-32

 « Il vint trouver le premier et lui dit : “Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne”. Il répondit : “Je ne veux pas”. » (v. 28-29)

La parabole des personnes qui répondent trop rapidement. C’est un titre de ce genre-là que l’on serait tenté de donner à cette petite histoire d’un propriétaire de vigne et de ses deux fils. Encore qu’à considérer le commentaire — plutôt lapidaire — qu’ajoute Jésus, on pourrait préférer comme titre : La parabole des personnes qui ne se décident jamais. Mais avant même de chercher un titre, il y a ce réflexe spontané quand on entend ou lit une parabole évangélique : À qui, à quel personnage je peux m’identifier? Un réflexe spontané, parce que nous avons le juste sentiment qu’une parabole, c’est une parole qui s’adresse à nous de manière directe, actuelle, avec une certaine urgence.

     À qui je peux m’identifier? Ici, la réponse risque d’être : Un peu à tout le monde. On connaît bien cette expérience des parents qui adressent une demande à leurs enfants qui répondent : Oui; mais ne font rien. Ou bien, qui répondent : Non; mais l’on sait bien qu’il faut être un peu patient. L’enfant, l’adolescent en viendra malgré tout à faire ce qui a été demandé. Il y a aussi l’expérience de la personne qui cherche des collaborateurs, avec comme résultat des « oui » empressés mais sans lendemain, et des « non », apparemment définitifs, qui se convertissent en actions et gestes efficaces. On peut ainsi s’identifier au père de la parabole, comme à l’un ou l’autre des deux fils, et surtout aux deux à la fois. Nos réponses trop rapides, peu réfléchies, et nos retours qui conduisent à des gestes tout différents de notre première réaction.

     À nous en tenir, de près, au texte évangélique de ce jour, cependant, on comprend tout de suite que le personnage central, celui qui commande tout le reste — et celui qui nous concerne à la fois parce qu’il est à l’horizon de toutes nos attitudes et parce qu’il nous est un type exemplaire — c’est le propriétaire de la vigne. Un père. En langage clair, le Seigneur lui-même, notre Dieu. Un Dieu qui ne se décourage pas devant l’attitude de ses enfants, qui est patient, tolérant. Pas une seule parole de reproche ou même d’insistance. Une simple demande, toute sobre, et l’attente de la réponse. Comme si il nous laissait un large espace de liberté où mûrir nos choix, mesurer les élans de nos possibles, affronter les défis lancés à nos fidélités. Avec en plus cette générosité dans l’accueil de nos retours. Ce n’est pas lui qui nous dirait : Je le savais bien, malgré ton « non », que tu en viendrais à me répondre affirmativement par ta manière d’être et de faire. Surtout, jamais il ne nous dirait : Je te reconnais bien; toujours prêt à dire « oui », mais jamais capable de te décider à te mettre à l’œuvre. Le propriétaire de la vigne qui adresse un appel et qui ne détourne pas de nous son regard de patience et de respect. Un regard qui nous fait nous plonger en nous-mêmes pour en venir à nous découvrir avec toute l’étendue de nos possibles.

     L’attitude du propriétaire de la vigne, du père, dont on reconnaît bien le jeu au quotidien de nos vies, au concret de nos engagements, quand nous sommes tour à tour et en même temps l’un et l’autre des fils. Nos « oui » enthousiastes à la moindre sollicitation, sans égard aux circonstances comme à la portée possible de nos élans. Nos « non » qui sont souvent comme une peur à l’idée d’être troublés en notre tranquillité, comme aussi une sorte de distance, de réticence vis-à-vis de nous-mêmes, nous jugeant trop faibles, trop incompétents, trop privés de moyens. Retrouver alors le regard du Père sur nous. Ce regard qui laisse du temps pour réfléchir, pour délibérer, pour accepter l’aventure. Le regard de respect sur nos retours, le regard d’accueil de la fluidité de nos fidélités. Regard d’accueil de nos conversions quand nous en venons à ne pas seulement considérer ce qui est bon pour nous, mais bon aussi pour les autres vers lesquels nous devenons capables de nous tourner.

     Avoir ce regard du Père sur ceux-là et celles-là qui disent oui à tout de manière irréfléchie. Et puis sur ceux et celles qui disent non; attendre, patienter et leur laisser les portes bien ouvertes pour un éventuel retour que n’accompagneraient pas la gêne ou la honte.

YVON-D. GÉLINAS
Ottawa

 

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