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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 108 (2005).

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Les bons investissements

18 septembre 2005
Année A : 25e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 20, 1-16a

 « Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi : […] Vas-tu regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon? » (v. 14-15)

Récemment, j’assistais à trois jours de conférence reliée à la technologie de l’information. Au hasard de l’une de ces conférences, j’aperçus près de moi une traductrice pour malentendants, dos au conférencier, qui gesticulait de la bouche et des mains. En regardant à qui elle s’adressait, j’aperçus une autre femme qui la suivait du regard. Après 15 minutes, la traductrice fut remplacée par une autre, puis 15 minutes plus tard par une autre, car c’est un travail exigeant où on s’épuise vite. Je me suis posé la question : comment peut-on se payer le luxe de trois traducteurs pour un seul malentendant pendant trois jours? Cette conférence s’adressait avant tout aux gens de la fonction publique, et on doit y reconnaître l’effort qui y est déployé en matière d’équité. Mais y a-t-il ici quelque chose de disproportionné?

     C’est pourtant dans un contexte de disproportion qu’il faut lire l’évangile de ce dimanche. On a l’habitude de l’intituler : la parabole de l’ouvrier de la onzième heure : l’homme qui a travaillé une seule heure reçoit le même salaire que celui qui a sué toute la journée. Au lieu de parler de « à travail égal, salaire égal », il faudrait plutôt parler ici de « à travail inégal, salaire égal ». Ne sommes-nous pas devant une forme d’injustice? Agir ainsi dans mon milieu de travail soulèverait non seulement l’indignation, mais aurait un effet démotivant. Mais alors, qu’essaie donc de traduire Matthieu de la vision de Jésus?

     Nous connaissons bien le monde des affaires et du commerce : je te donne en fonction de ce que tu me donnes. On parle de retour sur son investissement, de marge de profit, de réduction des coûts, de produire plus avec moins. Comme gestionnaire, c’est également un de mes buts. Pourtant, qu’arrive-t-il si on désire avoir un enfant? Parle-t-on encore de retour sur son investissement? Comment agira-t-on si un de nos enfants a une maladie d’origine génétique et demande des soins dispendieux? Et il y a des enfants à qui il faut donner plus en temps, en énergie et en argent pour qu’ils soient au même niveau que les autres. Nous sommes loin d’une relation strictement d’affaires. Car nous considérons les enfants comme une partie de nous, nous les regardons de l’intérieur, nous les aimons. Or la parabole nous dit que Jésus étend cette vision à un monde beaucoup plus large que ses propres enfants.

     D’où vient notre difficulté à entrer dans cette vision des choses? Pourquoi avons-nous la tentation de dire comme les ouvriers de la première heure : « Pourquoi traites-tu les autres comme nous, alors que nous avons travaillé tellement plus? » Notre tentation, c’est de poser un regard d’affaires sur tout, y compris sur Dieu. Notre tentation est d’oublier que les choses les plus importantes de notre vie ont été reçues, et qu’il est normal de vouloir donner en retour. Notre tentation est de croire que notre valeur dépend de la petitesse des autres. Quand on n’arrive pas à porter un regard d’amour sur les êtres, comme une mère sur ses enfants, les autres deviennent facilement des rivaux et on ne peut plus se réjouir de leurs succès, encore moins comprendre qu’ils ont peut-être plus besoin d’aide que nous.

     Le monde des affaires a ses propres règles qui ont une grande valeur, car elles ont contribué à l’amélioration des conditions de vie de beaucoup de gens. Mais elles s’appliquent au monde restreint des produits et services, et elles doivent être soumises à cette vision du monde plus large telle que proposée par Jésus. Que penseriez-vous de toujours vous poser la question devant Pierre, Jean, Jacques : de quoi a-t-il le plus besoin? Qu’est-ce qui l’aiderait le plus? Que penseriez-vous de vous poser la même question devant les diverses populations de ce monde? Aider des gens pour qu’ils soient au même niveau que les autres ne représente-t-il pas le meilleur investissement?

     Ce que Jésus a apporté aux gens sur sa route n’avait aucune mesure avec ce qu’ils ont pu mériter. L’Église de Matthieu, formée de beaucoup de chrétiens traditionalistes d’origine juive, semble avoir eu du mal à accepter que la communauté considère ces « barbares » convertis sur le même pied qu’eux, eux ces fidèles de longue date qui avaient eu à endurer la persécution. Mais tout cela a fait que ces gens sont devenus nos pères dans la foi et nous ont transmis une tradition de vie. Le bâton est maintenant entre nos mains.

ANDRÉ GILBERT
Aylmer

 

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