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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 107 (2005).

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Pardonnez !

11 septembre 2005
Année A : 24e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 18, 21-35

 « Jésus lui répondit : “Je ne te dis pas sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois”. » (v. 22)

« Combien de fois dois-je pardonner à mon frère qui m’a offensé? » À la question de Pierre, Jésus répond que l’on doit pardonner toujours, sans compter. Puis vient la parabole qui nous enseigne comment et pourquoi il faut pardonner. Encore ici, une réponse claire et directe : pardonner en ayant pitié de l’offenseur et pardonner parce que nous avons nous-mêmes été pardonnés. Tout semble facile et évident. Le Dieu de miséricorde a pris pitié de notre fragilité et de notre faiblesse. Il nous a remis une dette considérable. Notre conduite doit se modeler sur la sienne. Pourtant nous demeurons comme insatisfaits et gênés; tout n’est pas si simple dans le concret de la vie. Combien de cas et de situations où le pardon exige tant de nous que nous arrivons mal à nous y résoudre! Un exemple : quand l’offense atteint et détruit une personne qui nous est proche, que nous aimons. Et puis, quand l’offense est cruelle au point d’atteindre tellement plus que nous-même ou une seule personne, qu’elle devient même un geste contre l’humanité, il faudrait avoir au cœur un sentiment de pitié pour l’offenseur? La date même de ce dimanche — 11 septembre — nous rappelle qu’une telle situation n’est pas qu’une hypothèse de casuiste.

     Tout n’est pas dit en ce texte d’Évangile. C’est un peu comme un schéma général du pardon dans le cadre d’une communauté de croyants et de croyantes qui savent bien la mesure de la miséricorde de Dieu à leur égard. Rien sur les étapes du pardon, les moyens d’y arriver, l’effet libérateur du pardon pour l’offensé. Nous sommes cependant en présence d’un enseignement qui dépasse d’abord la seule question du pardon. Un enseignement qui redit que vouloir vivre de l’esprit de l’Évangile n’est pas un choix aisé. Le chemin de l’Évangile ne peut être parcouru d’un seul trait, d’un seul mouvement. Mais quand même il faut s’y mettre! Il y a un signe de l’entrée dans l’esprit et la vie de l’Évangile, et c’est le désir et le vouloir de pardonner qui souvent en est l’indice. Parce que là est le signe de l’acceptation d’un renversement des valeurs auxquelles le monde nous a habitués. Parce que la communauté des croyants et croyantes ne peut se construire sans la reconnaissance que tous nous avons le besoin d’être accueillis et d’accueillir, en miséricorde et pitié, dans le pardon mutuel toujours à reprendre; sans la reconnaissance de notre humaine condition qui est faillible mais non à jamais condamnable. Cet enseignement de Jésus, l’évangile de Matthieu nous le livre au terme d’un discours qui porte sur la vie au quotidien de la communauté chrétienne, de l’Église.

     Combien de fois faut-il pardonner, comment faut-il pardonner? La réponse ne doit pas être cherchée ailleurs que dans l’exemple que Jésus veut être pour nous. Un exemple, un modèle auquel on doit sans cesse tenter de s’ajuster. Le Christ est pour nous le témoignage du pardon que le Père nous a accordé. Tout au long de son passage parmi nous il a pardonné, avec pitié et miséricorde, avec tendresse aussi, offrant en même temps l’occasion et la force de la conversion à une nouvelle orientation des comportements. Au terme de sa vie terrestre, alors qu’il était soumis à la violence et aux cruautés de ceux qui lui enlevaient la vie et lui volaient sa mort, il a pardonné. Du haut de sa croix, il a été le témoin d’un pardon de pitié et de miséricorde qui doit nous faire nous interroger avant de déclarer que le pardon est impossible. Un pardon qui n’est pas d’ignorance des fautes commises, mais qui veut transformer en vie même ce qui s’oppose à la vie.

     La pratique du pardon, si exigeante et si difficile soit-elle, s’inscrit encore au cœur de la vérité et de la cohérence de la vie pour les chrétiens et chrétiennes comme pour l’ensemble de la communauté chrétienne. Jésus nous a laissé une prière qui est notre signe distinctif. Une prière dans laquelle nous demandons que Dieu nous pardonne comme nous-mêmes nous pardonnons. Demande terrible, si on y songe un peu sérieusement, si nous voulons être en présence de Dieu en vérité et cohérence. Une demande qui suppose que l’on accepte d’être devant le Père tel que nous sommes, avec notre désir d’être correct. Une demande qui devient l’aveu de notre besoin de miséricorde, de notre besoin de conversion. Comment un cœur sans pitié pour les autres, sans pardon pour les autres, sans franchise avec lui-même peut-il prier le « Notre Père… »?

YVON-D. GÉLINAS
Ottawa

 

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