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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 107 (2005).

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Qu’est-ce qu’on multiplie ?

31 juillet 2005
Année A : 18e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 14, 13-21

 « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » (v. 17)

J’écoutais une dame me parler de « ses » mères. Elle travaille pour le Carrefour de la Miséricorde et s’occupe de familles dans le besoin, monoparentales la plupart du temps et vivant de l’aide sociale. Elle me décrivait la déception de ces femmes qui, trop souvent, donnent naissance à des enfants pour répondre à leur besoin affectif non comblé, et qui se retrouvent obligées de donner beaucoup plus qu’elles n’ont reçu. Je l’avais contactée pour lui offrir ce qui restait de la petite caisse de notre club café du bureau qui fermait ses portes. Comme je savais que les gens pauvres ne font pas leurs emplettes n’importent où, j’avais fait acheter des coupons de nourriture Super C. « Cela fera beaucoup de bien à “nos” mères », me répéta-t-elle.

     Ce que cette femme me rappelait, c’était l’effet multiplicateur des situations inhumaines : un enfant qu’on a mal aimé et dont on s’est débarrassé, qui engendrera des enfants mal aimés et, chacun d’eux à leur tour, engendreront des enfants mal aimés dont ils voudront se débarrasser, et ainsi de suite. À la fin, il y en aura bien cinq mille de ces enfants. Mais, en même temps, cette femme me rappelait que l’inverse peut se produire. « À chaque semaine nous les appelons, pour savoir comment ça va, et pour “nos” mères, c’est une découverte : quelqu’un s’intéresse à elle, quelqu’un se soucie de ce qui leur arrive. » Si on s’intéresse à ces personnes en manque d’amour, si on leur donne ce qu’elles n’ont pas reçu, peut-être pourront-elles communiquer un peu d’affection vraie à leurs enfants? Et si cela avait aussi un effet multiplicateur? Au lieu de cinq mille enfants carencés, on trouvera peut-être cinq mille enfants vraiment aimés?

     Cette situation me renvoie directement à la situation de l’évangile de ce dimanche. Vous connaissez par cœur le récit. Jésus a besoin de recul après avoir appris la mort de Jean Baptiste, ce qui le renvoie à ce qui risque de lui arriver, sa propre mort. Mais les gens réussissent à le trouver, et la réaction de Jésus est de ressentir une immense compassion pour ces gens, spécialement pour les malades. Les disciples, qui n’étaient pas impliqués jusqu’ici, interviennent afin que la foule aille se nourrir quelque part. Et Jésus de leur dire : « Mais c’est à vous de les nourrir, vous avez tout ce qu’il faut pour les nourrir. » Vous savez la suite. Cinq mille personnes seront nourries à satiété, et il y en aura assez de restes pour remplir douze paniers.

     Quand on prend le temps de « décoder » ce récit, on voit bien ce qu’est en train d’affirmer l’évangéliste Matthieu : « Dans le contexte de la mort et de la résurrection de Jésus, et donc de son absence, c’est à tous les chrétiens de poursuivre son œuvre de miséricorde, et s’il croient suffisamment qu’à travers leurs mains c’est Jésus qui continue à agir, alors leur travail aura un effet multiplicateur. » On a l’habitude de considérer comme merveilleux ce récit de la multiplication des pains. Mais le merveilleux n’est pas là où on pense. Il l’est d’abord dans le cœur compatissant, il l’est aussi dans la foi qui fait agir.

     J’ai toujours trouvé que, l’un des grands traits de Jésus, c’est sa capacité d’être ému. Les situations humaines l’émeuvent. Cette vulnérabilité le rend perméable à tant de gens, et par là, à la vie elle-même. Sans cette vulnérabilité, il n’y aurait jamais eu de multiplication des pains. Sans cette vulnérabilité, le Carrefour de la Miséricorde n’existerait pas.

     Mais la vulnérabilité pourrait conduire au désespoir s’il n’y avait pas la foi. La foi que même si j’ai peu de choses à donner, c’est ça qui peut faire la différence. La foi que même si les besoins semblent trop grands, ce que je donnerai aura un effet multiplicateur. La foi que je ne suis pas seul : à travers mes mains, Quelqu’un d’autre distribue la vie. C’est cette foi qui m’empêche de désespérer, qui m’amène à donner en dépit du sentiment que l’ampleur des besoins est disproportionné par rapport à mon don. Sans la foi, le Carrefour de la Miséricorde aurait fermé ses portes, tellement ce qui est apporté est une goutte d’eau dans l’océan.

     La célébration eucharistique est trop souvent réduite à un rite insipide. Pourtant, le récit d’aujourd’hui nous rappelle qu’il devrait être le lieu d’intense émotion, de grande vulnérabilité devant tant de visages et de besoins, et que la fraction du pain devrait nous convaincre à l’action : par notre foi, l’amour vécu aura un effet multiplicateur, car Quelqu’un agit à travers nous.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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