|
|
||
|
|
|
|
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 107 (2005). |
Quest-ce quon multiplie ? 31 juillet 2005 « Nous navons là que cinq pains et deux poissons. » (v. 17) Jécoutais une dame me parler de « ses » mères. Elle travaille pour le Carrefour de la Miséricorde et soccupe de familles dans le besoin, monoparentales la plupart du temps et vivant de laide sociale. Elle me décrivait la déception de ces femmes qui, trop souvent, donnent naissance à des enfants pour répondre à leur besoin affectif non comblé, et qui se retrouvent obligées de donner beaucoup plus quelles nont reçu. Je lavais contactée pour lui offrir ce qui restait de la petite caisse de notre club café du bureau qui fermait ses portes. Comme je savais que les gens pauvres ne font pas leurs emplettes nimportent où, javais fait acheter des coupons de nourriture Super C. « Cela fera beaucoup de bien à nos mères », me répéta-t-elle. Ce que cette femme me rappelait, cétait leffet multiplicateur des situations inhumaines : un enfant quon a mal aimé et dont on sest débarrassé, qui engendrera des enfants mal aimés et, chacun deux à leur tour, engendreront des enfants mal aimés dont ils voudront se débarrasser, et ainsi de suite. À la fin, il y en aura bien cinq mille de ces enfants. Mais, en même temps, cette femme me rappelait que linverse peut se produire. « À chaque semaine nous les appelons, pour savoir comment ça va, et pour nos mères, cest une découverte : quelquun sintéresse à elle, quelquun se soucie de ce qui leur arrive. » Si on sintéresse à ces personnes en manque damour, si on leur donne ce quelles nont pas reçu, peut-être pourront-elles communiquer un peu daffection vraie à leurs enfants? Et si cela avait aussi un effet multiplicateur? Au lieu de cinq mille enfants carencés, on trouvera peut-être cinq mille enfants vraiment aimés? Cette situation me renvoie directement à la situation de lévangile de ce dimanche. Vous connaissez par cur le récit. Jésus a besoin de recul après avoir appris la mort de Jean Baptiste, ce qui le renvoie à ce qui risque de lui arriver, sa propre mort. Mais les gens réussissent à le trouver, et la réaction de Jésus est de ressentir une immense compassion pour ces gens, spécialement pour les malades. Les disciples, qui nétaient pas impliqués jusquici, interviennent afin que la foule aille se nourrir quelque part. Et Jésus de leur dire : « Mais cest à vous de les nourrir, vous avez tout ce quil faut pour les nourrir. » Vous savez la suite. Cinq mille personnes seront nourries à satiété, et il y en aura assez de restes pour remplir douze paniers. Quand on prend le temps de « décoder » ce récit, on voit bien ce quest en train daffirmer lévangéliste Matthieu : « Dans le contexte de la mort et de la résurrection de Jésus, et donc de son absence, cest à tous les chrétiens de poursuivre son uvre de miséricorde, et sil croient suffisamment quà travers leurs mains cest Jésus qui continue à agir, alors leur travail aura un effet multiplicateur. » On a lhabitude de considérer comme merveilleux ce récit de la multiplication des pains. Mais le merveilleux nest pas là où on pense. Il lest dabord dans le cur compatissant, il lest aussi dans la foi qui fait agir. Jai toujours trouvé que, lun des grands traits de Jésus, cest sa capacité dêtre ému. Les situations humaines lémeuvent. Cette vulnérabilité le rend perméable à tant de gens, et par là, à la vie elle-même. Sans cette vulnérabilité, il ny aurait jamais eu de multiplication des pains. Sans cette vulnérabilité, le Carrefour de la Miséricorde nexisterait pas. Mais la vulnérabilité pourrait conduire au désespoir sil ny avait pas la foi. La foi que même si jai peu de choses à donner, cest ça qui peut faire la différence. La foi que même si les besoins semblent trop grands, ce que je donnerai aura un effet multiplicateur. La foi que je ne suis pas seul : à travers mes mains, Quelquun dautre distribue la vie. Cest cette foi qui mempêche de désespérer, qui mamène à donner en dépit du sentiment que lampleur des besoins est disproportionné par rapport à mon don. Sans la foi, le Carrefour de la Miséricorde aurait fermé ses portes, tellement ce qui est apporté est une goutte deau dans locéan. La célébration eucharistique est trop souvent réduite à un rite insipide. Pourtant, le récit daujourdhui nous rappelle quil devrait être le lieu dintense émotion, de grande vulnérabilité devant tant de visages et de besoins, et que la fraction du pain devrait nous convaincre à laction : par notre foi, lamour vécu aura un effet multiplicateur, car Quelquun agit à travers nous. ANDRÉ GILBERT |
|
| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés | Présence
Magazine © 2005 www.cebl.org 21 juin 2005
|
||