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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 106 (2005).

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Comprendre ça

10 juillet 2005
Année A : 15e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 13, 1-23

 « Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder […]. » (v. 13)

     Les paraboles sont des noeuds de problèmes. Pour tout le monde. Pour Jésus, qui souffre de n’être pas compris. Pour ses auditeurs, qui se demandent de quoi il parle. Pour les évangélistes qui, à distance, ne comprennent plus les exemples apportés par Jésus pour illustrer ce qu’il voulait dire. Pour nous, qui ignorons de quoi il en retournait et sommes un peu tannés de nous les faire servir pour la millième fois. « C’est quoi le problème? », aurions-nous souvent le goût de crier.

     Le texte parle souvent de gens qui entendent sans comprendre, face à ce qu’il appelle « les secrets (mustèria) du Règne ». Ailleurs, Jésus remercie son Père d’avoir caché « ça » au grand monde pour le dévoiler aux petites gens (Matthieu 11, 25). Rien de bien éclairant, direz-vous, et vous aurez bien raison. Heureusement pour moi, vous comprendrez aussi qu’en écrivant ces lignes je ne peux prétendre percer le secret des choses, nommer ce qui ne se met pas en mots, mais seulement vous faire intuitionner l’épaisseur du mur rencontré par Jésus. Mur de l’incompréhension, mur du refus, mur de la condamnation.

     Parlons-donc de « ça » qui est un « mystère », pour « comprendre » c’est quoi le problème. Je me permets de partir de moi. J’ai eu la chance de faire de longues études, parce que mes parents y tenaient, que les jésuites y tenaient et que cela rejoignait mes aspirations. J’ai beaucoup lu, beaucoup appris au contact d’auteurs et de maîtres à l’intelligence fulgurante et au savoir insondable. Jamais je ne pourrai assez les remercier. Mais quand je fais un retour sur ma déjà longue existence, ce que j’ai lu dans les livres ou appris dans les cours n’est strictement rien à côté de ce que la vie m’a appris : ça!

     J’ai vécu la Révolution tranquille et Vatican II, nous étions nombreux à être jeunes en même temps, à nous aimer, à nous respecter, à avoir confiance en nous commme génération, à être sûrs que nous verrions le monde nouveau, l’Église nouvelle de nos propres yeux. Nous étions prêts à tout - du moins nous le croyions - pour que ces choses arrivent. Et, comme toutes les générations avant nous, nous avons frappé un mur. À toute vitesse. Et à coups d’entêtements, d’essais et erreurs, d’engagements et de réflexions, nous avons, au moins un certain nombre d’entre nous qui refusions la désillusion, nous avonc commencé à comprendre ça.

     Les humains sont des mortels, et, comme tels, fondamentalement insécures. Il y a donc une partie d’eux-mêmes - et d’elles-mêmes aussi, malheureusement - qui lutte désespérément contre la mort, à tuer même pour cela s’il le faut! Ils s’organisent tout un système de défenses, destiné à traverser les siècles. Ils visent la durée, la permanence, l’assurance, tant au niveau des individus que des sociétés. Faut-il donner des exemples (comme Jésus racontait des paraboles…)? Demeures solides, assurées. REÉR pour conserver son niveau de vie. Chirurgies plastiques, pour nier la mortalité du corps. Armes défensives et offensives perfectionnées, pour garantir la permanence de l’Empire. Stratégies de croissance continue, parce que s’arrêter c’est se condamner à mort. Ensemble imparable de lois, normes, dogmes, rites, édictés au nom de Dieu, pour garantir que ce qui fut est et sera, et que rien ne changera jamais. Tout cela est lié dans une alliance tacite qui fait que le système se défend farouchement quand un de ces éléments, indispensable à la permanence de l’ensemble, est attaqué.

     Mais il existe une autre dimension que la mortalité chez les humains, il y a cette relation à ce que la tradition appelle « Dieu ». Quand un homme, une femme, accepte de se laisser interpeller par ce qui bouge à l’intérieur de soi, il se produit cette rencontre avec une réalité qui est de l’ordre du tourbillon dévastateur, sorte de tsunami spirituel qui ne laisse rien d’intact sur son passage. C’est la montée en soi de l’insight, intuition de fond qui bouleverse la compréhension qu’on se faisait des choses. C’est aussi l’expérience de la « tombée en amour » qui réoriente l’existence bout pour bout.

     Accepter la confrontation, au coeur de soi, avec ce torrent d’une radicalité inouïe, c’est « comprendre » l’absolue relativité (si on me permet le paradoxe) des choses. Ce qu’il y a de plus solide autour de nous n’est que du vent. À la racine de l’être humain bouge une réalité au jugement de qui rien ne tient. Non pas qu’il faille tout détruire, nous avons besoin de tout ce que nous édifions pour vivre. Mais rien de ce que nous construisons ne doit être absolutisé, ne doit nous servir à masquer le réel qui veut nous bouleverser de l’intérieur. Une Église, c’est bien, mais cela peut tomber, cela de fait s’écroulera, et autre chose naîtra. Un Empire, cela paraît bien, mais cela ne dure jamais tellement longtemps. La vie, quelle belle chose! mais comme elle passe vite. Le cosmos, c’est gigantesque, mais cela n’existe que le temps d’un aller-retour de quelques dizaines de milliards d’années. L’absolu est un tourbillon venant d’ailleurs qui relativise tout, pour faire « comprendre » que la seule façon de faire durer les choses, de les enrober de stabilité et de permanence, c’est de les aimer. N’a vraiment existé, n’existe et n’existera vraiment que ce qui aura été aimable et aimé.

     La vie nous est donnée pour comprendre ça. Mais les systèmes humains que nous sommes, avec nos organisations - on les comprend -, en ont une peur bleue. C’est pourquoi ils ont été peu nombreux à « comprendre » Jésus. Comprenez-vous ça?

     Et, au fait, existez-vous vraiment?

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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