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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 106 (2005). |
Comprendre ça 10 juillet 2005 « Si je leur parle en paraboles, cest parce quils regardent sans regarder [ ]. » (v. 13) Les paraboles sont des noeuds de problèmes. Pour tout le monde. Pour Jésus, qui souffre de nêtre pas compris. Pour ses auditeurs, qui se demandent de quoi il parle. Pour les évangélistes qui, à distance, ne comprennent plus les exemples apportés par Jésus pour illustrer ce quil voulait dire. Pour nous, qui ignorons de quoi il en retournait et sommes un peu tannés de nous les faire servir pour la millième fois. « Cest quoi le problème? », aurions-nous souvent le goût de crier. Le texte parle souvent de gens qui entendent sans comprendre, face à ce quil appelle « les secrets (mustèria) du Règne ». Ailleurs, Jésus remercie son Père davoir caché « ça » au grand monde pour le dévoiler aux petites gens (Matthieu 11, 25). Rien de bien éclairant, direz-vous, et vous aurez bien raison. Heureusement pour moi, vous comprendrez aussi quen écrivant ces lignes je ne peux prétendre percer le secret des choses, nommer ce qui ne se met pas en mots, mais seulement vous faire intuitionner lépaisseur du mur rencontré par Jésus. Mur de lincompréhension, mur du refus, mur de la condamnation. Parlons-donc de « ça » qui est un « mystère », pour « comprendre » cest quoi le problème. Je me permets de partir de moi. Jai eu la chance de faire de longues études, parce que mes parents y tenaient, que les jésuites y tenaient et que cela rejoignait mes aspirations. Jai beaucoup lu, beaucoup appris au contact dauteurs et de maîtres à lintelligence fulgurante et au savoir insondable. Jamais je ne pourrai assez les remercier. Mais quand je fais un retour sur ma déjà longue existence, ce que jai lu dans les livres ou appris dans les cours nest strictement rien à côté de ce que la vie ma appris : ça! Jai vécu la Révolution tranquille et Vatican II, nous étions nombreux à être jeunes en même temps, à nous aimer, à nous respecter, à avoir confiance en nous commme génération, à être sûrs que nous verrions le monde nouveau, lÉglise nouvelle de nos propres yeux. Nous étions prêts à tout - du moins nous le croyions - pour que ces choses arrivent. Et, comme toutes les générations avant nous, nous avons frappé un mur. À toute vitesse. Et à coups dentêtements, dessais et erreurs, dengagements et de réflexions, nous avons, au moins un certain nombre dentre nous qui refusions la désillusion, nous avonc commencé à comprendre ça. Les humains sont des mortels, et, comme tels, fondamentalement insécures. Il y a donc une partie deux-mêmes - et delles-mêmes aussi, malheureusement - qui lutte désespérément contre la mort, à tuer même pour cela sil le faut! Ils sorganisent tout un système de défenses, destiné à traverser les siècles. Ils visent la durée, la permanence, lassurance, tant au niveau des individus que des sociétés. Faut-il donner des exemples (comme Jésus racontait des paraboles )? Demeures solides, assurées. REÉR pour conserver son niveau de vie. Chirurgies plastiques, pour nier la mortalité du corps. Armes défensives et offensives perfectionnées, pour garantir la permanence de lEmpire. Stratégies de croissance continue, parce que sarrêter cest se condamner à mort. Ensemble imparable de lois, normes, dogmes, rites, édictés au nom de Dieu, pour garantir que ce qui fut est et sera, et que rien ne changera jamais. Tout cela est lié dans une alliance tacite qui fait que le système se défend farouchement quand un de ces éléments, indispensable à la permanence de lensemble, est attaqué. Mais il existe une autre dimension que la mortalité chez les humains, il y a cette relation à ce que la tradition appelle « Dieu ». Quand un homme, une femme, accepte de se laisser interpeller par ce qui bouge à lintérieur de soi, il se produit cette rencontre avec une réalité qui est de lordre du tourbillon dévastateur, sorte de tsunami spirituel qui ne laisse rien dintact sur son passage. Cest la montée en soi de linsight, intuition de fond qui bouleverse la compréhension quon se faisait des choses. Cest aussi lexpérience de la « tombée en amour » qui réoriente lexistence bout pour bout. Accepter la confrontation, au coeur de soi, avec ce torrent dune radicalité inouïe, cest « comprendre » labsolue relativité (si on me permet le paradoxe) des choses. Ce quil y a de plus solide autour de nous nest que du vent. À la racine de lêtre humain bouge une réalité au jugement de qui rien ne tient. Non pas quil faille tout détruire, nous avons besoin de tout ce que nous édifions pour vivre. Mais rien de ce que nous construisons ne doit être absolutisé, ne doit nous servir à masquer le réel qui veut nous bouleverser de lintérieur. Une Église, cest bien, mais cela peut tomber, cela de fait sécroulera, et autre chose naîtra. Un Empire, cela paraît bien, mais cela ne dure jamais tellement longtemps. La vie, quelle belle chose! mais comme elle passe vite. Le cosmos, cest gigantesque, mais cela nexiste que le temps dun aller-retour de quelques dizaines de milliards dannées. Labsolu est un tourbillon venant dailleurs qui relativise tout, pour faire « comprendre » que la seule façon de faire durer les choses, de les enrober de stabilité et de permanence, cest de les aimer. Na vraiment existé, nexiste et nexistera vraiment que ce qui aura été aimable et aimé. La vie nous est donnée pour comprendre ça. Mais les systèmes humains que nous sommes, avec nos organisations - on les comprend -, en ont une peur bleue. Cest pourquoi ils ont été peu nombreux à « comprendre » Jésus. Comprenez-vous ça? Et, au fait, existez-vous vraiment? ANDRÉ MYRE |
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