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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 106 (2005).

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Le petit, comme une liturgie

26 juin 2005
Année A : 13e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 10, 37-42

 « Qui vous accueille m’accueille; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. » (v. 40)

     « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit n’est pas digne de moi. Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi, l’assurera. » (v. 37-39) Jésus parle comme un Oriental. Ses paroles résonnent comme des absolus. Elles sont radicales comme les gens du Proche-Orient peuvent être radicaux. Le paradoxe est ici à son meilleur. Des Occidentaux comme nous ont besoin de décoder de telles paroles. Pas pour les atténuer ou les excuser, mais pour les comprendre. Et même pour reconnaître dans cette radicalité la richesse de la foi, la saveur de l’Évangile.

     Jésus ne demande pas de couper les ponts avec notre entourage, avec nos proches. Point n’est besoin de nous nier nous-mêmes ou de nous mépriser. Ni de choisir la souffrance ou la croix pour nous déprécier. On a souvent - trop souvent hélas! - réduit l’expérience chrétienne à une entreprise de négation de soi, une course effrénée vers la souffrance. On a fait du christianisme une religion du masochisme. Et on a oublié la joie qui naît de Pâques et qui devient la marque vraiment distinctive du chrétien, de la chrétienne. On a mis de côté l’extraordinaire liberté que donne l’attachement au Christ.

     Le Christ veut dire autre chose. La relation que nous avons avec lui depuis notre baptême doit devenir l’essentiel de notre vie. La foi doit nous envahir au point qu’elle inonde et féconde notre vie tout entière. Cette relation avec le Christ doit donner sens à toutes nos autres relations, l’unique sens qui peut tout embrasser. Notre attachement au Christ doit agrandir et enrichir toutes nos autres affections.

     Il faut que l’attachement au Christ soit vraiment grand pour qu’il dépasse à ce point nos affections les plus profondes, pour qu’il soit plus grand que les liens du sang, pour qu’il soit même plus précieux que la vie. L’amour sans mesure que le Christ nous porte nous entraîne sur son chemin et nous pousse à aimer avec autant de démesure, à tout faire pour lui correspondre.

     Un jour, une jeune maman qui venait d’accoucher de son premier enfant me fit la confidence suivante : « Je croyais que j’aimais mon mari plus que tout au monde. Mais je viens de découvrir que je peux aimer encore plus. Je ne suis pas sûre que j’accepterais de mourir pour mon mari, mais je suis sûre que je le ferais pour mon enfant. » Voilà un amour radical, absolu, qui va vous chercher au plus profond de vous-même.

     « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. Au disciple il suffit d’être comme son maître, et au serviteur d’être comme son seigneur. » (Matthieu 10, 24-25) Jésus donne ainsi un principe élémentaire du fonctionnement en société, de la relation qui doit exister entre le disciple et son maître, entre le serviteur et son seigneur. Le disciple et le serviteur ne sont pas plus grands que leur maître et leur seigneur. Ils sont semblables. Ils sont « comme… » Ils sont, dans les faits, au service du maître et du seigneur, comme des outils permettent à l’artisan d’accomplir sa tâche. Un prolongement de la main ou du pied, et parfois un prolongement de l’intelligence. Cela permet au maître ou au seigneur de déployer ses capacités, parfois de les multiplier.

     Celui qui choisit de suivre le Christ, celle qui voit dans son Évangile le sens de sa vie, devient un lieu où l’on peut vénérer le Christ lui-même. Le disciple est présence du maître, présence du Christ. Rien de moins. « Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites. » (Matthieu 25, 40) L’attention portée au petit « en sa qualité de disciple » a valeur de prière. Le service du pauvre « en sa qualité de disciple » devient une liturgie. C’est tellement vrai que le véritable culte, le culte le plus vrai ne se réalise pas sans d’abord la pratique de la charité au quotidien, dans les humbles gestes du service désintéressé du petit. Accueillir le Christ dans ses proches et dans toute personne et, à travers le Christ, accueillir Dieu lui-même : rien n’est plus grand dans une vie croyante. Le moindre geste d’accueil, le moindre verre d’eau offert devient un geste de grande envergure. Même quand c’est au plus petit que nous offrons ce verre d’eau. C’est l’amour sans mesure de Dieu qui s’exprime là et qui fait vivre. Qui fait vivre celui qui le reçoit comme celui qui le donne.

DENIS GAGNON
Montréal

 

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