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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 106 (2005).

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Qui sont les distants ?

5 juin 2005
Année A : 10e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 9, 9-13

 « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs? » (v. 11)

     Le major général Percy Hobart est un officier militaire anglais qui avait été mis à la porte de l’armée à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale. Pourquoi? Il faisait la promotion d’idées que l’on considérait comme hérétiques à l’époque. Par exemple, utiliser un groupe armé agile et mobile, plutôt qu’enfoncé dans des tranchées, utiliser le parachutage des vivres plutôt que leur transport par wagons tirés par des chevaux. Il a fallu un Winston Churchill, après consultation de son dossier, pour le percevoir non pas comme un hérétique, mais un visionnaire et un leader, et lui confier un poste stratégique dans la guerre qui s’annonçait. N’est-ce pas ce qui se passe avec Jésus dans l’évangile de ce jour? Il appelle à le suivre dans son projet quelqu’un considéré comme un traître et un homme loin de Dieu, en raison de son travail comme percepteur d’impôts.

     Pourquoi, selon vous, Jésus a-t-il choisi Matthieu? Bien sûr, on ne se sait rien des faits et de l’histoire personnelle de Matthieu. Mais il est remarquable qu’on ne fasse pas allusion à sa grande foi ou au fait qu’il aurait été pendant un certain temps un fidèle à l’écoute de sa parole. Aucune histoire édifiante à son sujet. Les seuls indices que nous avons sont la suite du récit : une communauté de percepteurs d’impôt et de gens loin de Dieu se rassembleront autour de Jésus au cours d’un repas. Sans Matthieu, le percepteur d’impôt, Jésus n’aurait pu être présent à tous ces gens.

     Dans nos églises parfois vides, on fait allusion de temps en temps aux distants, en pensant à tous ces gens qui se sont éloignés du culte dominical. Pourtant, si les distants n’étaient pas ceux qu’on pense, si c’était plutôt l’inverse : ce ne sont pas les gens qui sont loin de l’Église, c’est l’Église qui est distante des gens. Prenez les Pharisiens de l’évangile qui ne comprennent pas que Jésus fréquente les gens loin de Dieu, ces Pharisiens dont le nom signifie « séparés », « à part des autres ». Le problème des Pharisiens vient de leur idée de la pureté et leur vision de Dieu qui tend à exclure et à excommunier, alors que Jésus parle d’un Père qui veut retrouver ses enfants là où ils sont, veut rétablir les liens, veut les serrer dans ses bras, un peu comme Pops, ce prêtre irlandais, avec les jeunes de la rue à Montréal.

     Qui peut être là où sont les gens, sinon les chrétiens eux-mêmes qui se rendent chaque matin au travail, ou doivent séjourner à l’hôpital ou dans un centre d’accueil, jouent, voyagent ou visitent la famille? Aussi je trouve dommage de voir la perspective réductrice de ces semaines annuelles des vocations, comme si seulement les prêtres ou les religieux étaient appelés, alors que tous les chrétiens sont appelés pour être présents à ce monde.

     Appelés à faire quoi? Ne répondez pas avec des phrases ronflantes comme : « Proclamer la Parole de Dieu ». Regardez ce que fait Jésus avec les amis de Matthieu : il mange avec eux, il partage leur intimité. En un mot, il établit une relation avec eux. Une fois la relation établie, tout peut arriver. Les percepteurs d’impôt se sont-ils sentis compris par Jésus, aimés par Jésus? Jésus a-t-il pu partager sa vision de la vie, sa vision de Dieu? On n’en sait rien et ce n’est pas important de le savoir. Car les chemins de la relation appartiennent au mystère de l’Esprit.

     « Jésus vit en passant », dit le texte de l’évangile. « En passant », c’est la suite des événements de ma vie quotidienne. Au travail comme à la maison, au marché comme à la clinique, à l’école comme au garage, au bar comme au comité quelconque, il y a toujours des relations qui peuvent se nouer « en passant », si du moins nous marchons dans les pas de Jésus, non de ceux des Pharisiens. À ce moment, il y a un peu moins de « distants », et ce qu’a amorcé Jésus avec Matthieu et les percepteurs d’impôt se poursuit. Car notre cœur qui a appris à battre au même rythme que le sien devient notre langage.

     Quand les chrétiens se rassemblent le dimanche autour de la table eucharistique et qu’ils sont pleins des joies et des peines des gens avec qui ils sont entrés en relation, et que leur prière évoque de multiples visages, alors il n’y a plus de distants. Les chrétiens ont suivi Jésus là où il se trouve.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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