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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 103 (2004).

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Une vie savoureuse et lumineuse

6 février 2005
Année A : 5e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 5, 13-16

 « Vous êtes le sel de la terre (...) Vous êtes la lumière du monde. » (vv. 13 et 14)

 Lors d’une émission télédiffusée, une artiste avouait avoir subi un avortement parce qu’elle ne voulait pas imposer à un enfant la vie d’aujourd’hui. Nous n’avons pas à la juger mais à prendre en compte cet aveu qui donne à réfléchir.

     La vie humaine manque-t-elle à ce point de saveur qu’on peut en venir à se reprocher de la transmettre? Et si cela s’avère exact pour certaines personnes, de quoi cela peut-il dépendre? Quand nous sommes témoins de cataclysmes comme ceux causés par des ouragans ou des tornades qui détruisent des populations, quand nous sommes témoins des guerres, des actes de terrorisme et des génocides tous plus cruels les uns que les autres, quel goût de vivre pouvons-nous ressentir?

     Au temps de Jésus, la vie n’était pas non plus toujours savoureuse. Dans l’évangile de Matthieu, Jésus, le constate lui-même et, dans ce qu’il est convenu d’appeler le sermon sur la montagne, il vient tout juste de déclarer heureux les disciples qui seront insultés, persécutés, victimes de calomnies (5,10-12). Poursuivant son sermon, Jésus ne se présente pas comme un moralisateur qui conduit au respect de la loi, mais comme un éthicien qui promeut la vie. Ainsi, il ne dit pas que c’est d’abord l’observance de la loi qui garantit le bonheur. Il affirme en clair que ses disciples sont «le sel de la terre» (v. 13). Proclamant cela, il les invite à être ce sel. Or que fait le sel? Il conserve, il donne du goût. Il semble bien que ce à quoi Jésus appelle ses disciples, c’est à ne pas se décourager devant la souffrance, mais à se relever et à vivre de manière telle qu’en les voyant, d’autres trouvent que la vie vaut la peine d’être vécue et reprennent goût à la vie.

     Ne pourrions-nous pas dire que l’accomplissement de la volonté de Dieu qui consiste à réaliser son projet de justice, de partage, de sororité et de fraternité, d’amour au quotidien des jours est à la vie ce que le sel est aux aliments? Si, en effet, les relations humaines sont celles que doivent entretenir les enfants d’un même Dieu, la vie sera bonne à vivre et cette vie sera savoureuse pour Dieu et pour sa création. Jésus convie les disciples à le comprendre et à agir conformément à cette compréhension.

     Matthieu fait aussi dire à Jésus: «Vous êtes la lumière du monde» (v.14). La lumière éclaire et permet d’avancer sur la route. Peut-être faut-il comprendre alors l’enseignement du Maître comme voulant confier à ses disciples d’indiquer au monde la voie à prendre pour parvenir au bonheur. Là encore, Jésus surprend. Jusque-là, le peuple d’Israël se considérait comme étant la lumière du monde puisqu’il était dépositaire de la loi. L’Épître aux Romains (2,19) permet de l’attester. Mais, voilà que, pour Jésus, ce n’est plus Israël et les docteurs de la loi qui sont lumière. S’inscrivant à la suite d’Isaïe 60,1-3 et de Michée 7,8, il reconnaît que ce sont ceux et celles qui reconnaissent Dieu comme lumière et qui vivent dans le rayonnement de cette lumière qui deviennent eux-mêmes lumière pour d’autres.

     Loin de Jésus, la volonté de rendre ses disciples orgueilleux de leurs oeuvres. Le disciple parfait ne se glorifie pas. Et il n’y a pas de contradiction entre ce que Jésus demande à ses disciples quand il leur confie de «briller devant tous les hommes» (v. 16) et ce à quoi il les engagera quand il leur demandera de faire l’aumône, de prier et de jeûner en secret (chapitre 6). Les disciples n’ont pas à chercher à être lumière, ils le sont du seul fait qu’ils vivent dans l’amour de Dieu et agissent conformément à cet amour reçu. Dès lors, poursuivant leur marche à la suite du Christ, d’autres se laisseront questionner par leur bonté, leur miséricorde, leur manière de vivre à la manière de Jésus. Tout cela sera, non pour la gloire des disciples, mais pour celle de Dieu (v. 16).

     Si Jésus confiait à ses disciples contemporains de rendre savoureuse la vie humaine et lumineuse la route qui mène à Dieu, il mandate aujourd’hui encore les héritiers de ses premiers disciples pour être «sel de la terre et lumière du monde.» Quelle belle mission pour l’Église d’aujourd’hui alors que tant de souffrances affligent les individus et les peuples! Aux personnes qui ne trouvent aucun sens à la vie et qui envisagent d’y mettre un terme, saura-t-elle proposer une voie propice à une quête efficace de signification? À celles qui ne croient plus en une fraternité possible entre humains, saura-t-elle ouvrir un chemin de communion? À celles qui se disent incapables d’agir en vue d’un monde meilleur, saura-t-elle baliser une route où des actions transformatrices de la société seraient possibles? À celles qui ne trouvent rien à célébrer de la vie humaine et de la vie chrétienne, saura-t-elle préparer un espace pour la danse sur le sentier? À celles qui se dispersent et fuient la réalité, comme elles se fuient elles-mêmes, saura-t-elle faire connaître un itinéraire facilitant l’intégration personnelle?

     L’Église qui, aujourd’hui, apprendrait à faire cela serait «sel de la terre et lumière du monde» car elle rendrait plus savoureuse la vie humaine et plus lumineuse la route de cette vie. Mais pour cela, il faut que l’Église, sans s’identifier au monde, soit dans le monde. Voilà bien le paradoxe de l’évangile: être du monde sans en être.

DENISE LAMARCHE
Longueuil

 

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