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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 102 (2004).

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Quel bonheur?!

30 janvier 2005
Année A : 4e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 5, 1-12a

 « Jésus se mit à les instruire. Il disait : Heureux ,,, » (vv. 2-3)

Qui nous fera voir et entendre le bonheur? En quels lieux nous attend-il? Ou plutôt comment l’attirer en notre maison pour qu’il y demeure quelque temps, comme un visiteur imprévisible mais sachant reconnaître qu’on est bien préparé pour recevoir un tel hôte? Quels sont les signes à mettre sur nos maisons et en nos chambres, sur nos corps et nos visages, pour qu’il soit attiré et daigne enfin nous rendre visite? Et quel en est le coût?

     Plusieurs voix nous indiquent, avec assurance, des pistes éprouvées qui l’obligeront presque à venir chez nous, en nous. Des voix mais aussi et surtout des images, sur les écrans de nos salons et de nos consciences.

     Ainsi ce jeune couple détendu, aux corps parfaits, dans une splendide maison où les objets scintillent. Mais pour arriver là, pour obtenir tout cela, qui va sûrement prendre le bonheur au piège, il faut des moyens, et beaucoup de travail, même en fin de semaine. L’image les a-t-elle saisis à la seule heure où ils pouvaient enfin attendre le visiteur, sans même y penser ou savoir qu’il existe?

     Ou cette femme, au visage serein, concentrée en elle-même, se retirant dans les chambres secrètes de sa maison intérieure, enfin détachée de tout grâce à des longs exercices complexes. Le bonheur est sûrement caché quelque part dans la dernière pièce souterraine de sa demeure intime. Mais pour le trouver, les étapes à venir sont encore nombreuses. Et qui sait si, au bout du voyage, c’est du bonheur lui-même dont elle se détachera. Mais alors, pour chercher quoi?

     Ou bien cet homme qui raconte ses multiples rencontres, ébats et essais, cette succession de plaisirs intenses et séparés les uns des autres. Mais ensemble, finiront-ils par composer une sorte de bonheur, qui donne sens à la transition des instants? Et pourquoi cette seconde de tristesse dans son regard?

     Ou encore cette figure souriante, connue et reconnue par tous, qui se retrouve sur les écrans et les pages-couvertures et qui sait maintenant qu’elle existe puisque la fréquence de son image ne peut qu’affirmer sa réalité. Mais qu’adviendra-t-il l’an prochain, ou dans quinze minutes, quand une autre figure la remplacera? Cessera-t-elle d’exister? Et le bonheur fera-t-il vite ses valises pour rejoindre la nouvelle?

     Des voix, des images, qui nous habitent et nous fascinent, qui accaparent notre temps et encombrent nos maisons et nos désirs. Dans l’espoir qu’en les imitant, le bonheur nous remarque et frappe à notre belle porte.

     Et parmi tant de voix, une autre plus discrète, presque imperceptible, essaie de dire autre chose. Une voix ancienne et proche, qui parle d’un bonheur étrange, presque incompréhensible, où des mots un peu fous, comme pauvres, royaume, cieux, justice, miséricorde, des mots antiques qui ont l’air égarés en notre temps, osent s’associer à un mot aussi prestigieux et sage que celui de bonheur : Heureux... Heureux ...

     Une voix qui ne montre comme image que des visages humains ordinaires, inconnus, travaillés par la vie, par ses peines et ses combats, mais qui semblent heureux parce qu’ils sont liés entre eux et se soutiennent sur cette route. Parce qu’ils ont un espace en-dedans où il y a place pour accueillir la visite et non seulement s’y retirer loin de tous. Parce que leurs instants s’inscrivent dans une longue quête et une attente profonde, dans l’horizon d’une promesse. Parce que leurs coeurs sont remplis d‘une lumière douce, malgré l’imperfection des corps et la banalité des objets.

     Qui nous fera voir et entendre le bonheur? Une voix qui provient d’une montagne, un lieu solennel d’où un don peut advenir, jusqu’à nous. Une image d’humanité réelle. Et si ce bonheur surprenant, qui semble si fou et faible, était en fait plus sage et fort que les autres, et peut-être même presque durable? Comme un visiteur qui serait déjà chez lui chez nous et qui n’aurait pas besoin de tant de signes pour y venir. Une porte ouverte, vraiment ouverte, lui suffisant.

DANIEL CADRIN
Montréal

 

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