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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 104 (2005). |
Un homme est mort 20 mars 2005 « Ils répondirent tous : Quon le crucifie!. » (27, 22) Un homme est mort. Un homme à peine dans la trentaine. La santé na pas fléchi; elle était sans doute florissante. Cest plutôt dautres hommes qui ont décidé sa mort. « Il mérite la mort », disaient-ils (Matthieu 26, 66). Dabord, au nom de quoi la mort se mérite-t-elle? Normalement narrive-t-elle pas mystérieusement, sans se faire désirer? Et puis, qui peut avoir autorité sur la vie dun semblable? Qui est propriétaire de la vie, même la sienne, et surtout celle des autres? Mais ils ont dit : « Il mérite la mort »! Ils ont même décidé la manière de tuer : « Quil soit crucifié! » Dans la région, le crucifiement était le châtiment le plus exécrable. Un homme est mort, accusé, condamné, crucifié. Devant lignominieuse échéance, lhomme se tenait debout. La tête haute. Nallez pas penser que cet homme jouait la comédie ou quil était victime de sa naïveté et dune quelconque inconscience. Lhomme faisait face à la mort comme on affronte un adversaire. Il aurait pu contourner la cruelle. Il fait face : « Aux accusations que les grands prêtres et les anciens portent contre lui, il ne répondit rien. » (Matthieu 27, 12) Démission, résignation? Pas du tout! Lhomme maîtrise le déroulement de ses dernières heures. Faut-il alors conclure quil cherche à mourir, quil a choisi cette mise en scène pour se suicider? Une sorte de suicide assisté? Non! Cet homme accepte de mourir parce quil veut aller jusquau bout de sa vie. Cet homme est prêt à tout pour demeurer fidèle à sa mission, même si celle-ci peut déboucher sur une mort prématurée. Une seule chose compte pour cet homme : Dieu! Dieu quil appelle « Mon Père »! Dieu dont il partage totalement la volonté : « Mon Père, sil est possible, que cette coupe passe loin de moi! Pourtant, non pas comme je veux, mais comme tu veux! » (Matthieu 26, 39. Cf. 26, 42) Lhomme qui va mourir place la volonté de Dieu au-dessus de tout. Lhomme qui va mourir interdit quon utilise lépée pour se défendre : « Comment saccompliraient alors les Écritures selon lesquelles il faut quil en soit ainsi? » (Matthieu 26, 54) On dirait le serviteur, évoqué par le prophète Isaïe, « puisquil sest dépouillé lui-même jusquà la mort et quavec les pécheurs il sest laissé recenser, puisquil a porté, lui, les fautes des foules, et que, pour les pécheurs, il vient sinterposer ». (Isaïe 53, 12. cf. 53, 9) Au jardin, en pleine agonie, les mots du psaume remontent à ses lèvres : « Mon âme sest repliée contre moi » (Psaume 42, 7) Au grand prêtre qui préside le Sanhédrin, il reprend à son compte la prophétie de Daniel : « Vous verrez le Fils de lhomme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel. » (Matthieu 26, 64. Cf. Daniel 7, 13) Dans sa personne, lhomme réalise les Écritures. Il célèbre une liturgie de la Parole. Pendant que les Écritures saccomplissent, lhistoire dun peuple bifurque. À cause de cet homme et parce que ce peuple est étroitement lié aux Écritures qui saccomplissent. Au cur de la foi de ce peuple, il y avait le Temple, la demeure de Dieu. Désormais, lédifice cédera la place à la personne même de celui qui va mourir. Les chefs du peuple en sont ébranlés : « Cet homme a dit : Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et le rebâtir en trois jours. » (Matthieu 26, 61) Devant le crucifié, les passants ricaneront : « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix! » (Matthieu 27, 40) Au moment de la mort de lhomme, « voici que le voile du Sanctuaire se déchira en deux de haut en bas » (Matthieu 27, 51) La mort de lhomme entraînait-elle la fin du sacerdoce de lalliance ancienne? Ouvrait-elle le temple aux païens qui dorénavant pourraient saventurer jusquau parvis? Suprême tragédie! La mort de lhomme atteint non seulement lhistoire dun peuple, elle retentit même dans toute lhumanité. Toute mort humaine est blessure de lhumanité. Mais la mort de cet homme révèle un nouvel horizon pour lhumanité. Dieu lui-même assume la mort humaine. Si tragique que soit celle-ci, elle manifeste que Dieu se sent concerné par tout ce qui arrive à un être humain et à lensemble de lhumanité. Bien davantage, Dieu transforme la mort du crucifié en résurrection. De la mort a surgi la vie. Le mur de la mort sest fissuré. Il sest transformé en pont vers une nouvelle vie. La mort demeure, mais elle nest plus une situation définitive. Elle est passage vers la liberté. Tout au long de cette réflexion, lhomme nest jamais nommé. Nous avons reconnu, bien sûr, Jésus de Nazareth. Mais en lui ne reconnaissons-nous pas tout être humain? Nest-il pas lui-même le pont qui fait en sorte que la mort ne peut plus être autre chose quun passage vers la liberté? DENIS GAGNON |
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