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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 104 (2005).

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Le visage mouvant du système

6 mars 2005
Année B : 4e dimanche du Carême
Jean 9, 1-41

 « Des pharisiens […] lui dirent : “Serions-nous des aveugles, nous aussi?”. » (v. 40)

À partir de 7, 10, la présentation que fait l’évangile de Jean des interlocuteurs de Jésus est très complexe. Les plus dangereux sont les fameux Judéens, qui forment une opposition indistincte portant le nom de la population d’une contrée, la Judée. On pourrait les définir comme un « système », sorte de réalité pluridimensionnelle. Les Judéens, en effet, sont toujours l’opposition officielle, mais on nous les présente pour ainsi dire fractionnés en individus ou sous-groupes, comme si, en Judée même, le système était mouvant. Ils sont ces foules qui sont divisées sur le compte de Jésus, mais gardent le silence. Ou ces gens de Jérusalem qui se demandent comment il se fait que Jésus puisse parler impunément sans que les autorités ne décident d’intervenir. Ou ces grands-prêtres et ces Séparés qui reprochent aux gardes de ne pas avoir arrêté Jésus : après tout, personne d’entre eux ou d’entre les autorités n’a eu confiance en lui. Au cours d’une discussion entre Jésus et les Judéens, certains sont d’abord portés à lui faire confiance. Mais ils changent vite d’avis et se metttent à traiter Jésus de Samaritain qui a un démon. Comment aurait-il pu voir Abraham?, se demandent-ils. Aussi cherchent-ils à le lapider.

     Se passe alors la fameuse guérison de l’aveugle de naissance (chap. 9), qui divise les voisins, tout en inquiétant les Séparés, lesquels se partagent en deux camps. C’est alors au tour des Judéens, qui ne croient rien de tout cela, d’intervenir. Ils interrogent donc les parents de l’ex-aveugle qui ont peur de ces Judéens, lequels avaient déjà décidé d’exclure de la synagogue quiconque reconnaîtrait Jésus comme le messie. Après une longue discussion entre eux et l’ex-aveugle, ce dernier décide de faire confiance à Jésus, ce que certains des Séparés refusent. À la suite de l’allégorie sur le Berger, les Judéens se retrouvent divisés eux aussi. En la fête de la Dédicace, au temple, ils demandent enfin à Jésus s’il est vraiment le messie, puis cherchent à le lapider, parce qu’il blasphème. Mais il leur échappe.

     Peut-être fallait-il ce long résumé pour faire voir que cela n’avancerait à rien de chercher, dans cette section de l’évangile, à séparer au couteau des termes comme : foule, gens de Jérusalem, Séparés, autorités, grands-prêtres, scribes, voisins ou parents de l’ex-aveugle, ni à vouloir préciser leurs prises de position respectives vis-à-vis de Jésus. Tous ces gens sont Judéens, ou deviennent Judéens (c’est-à-dire adversaires de Jésus), définitivement ou pour un temps, avec les différents rôles qu’ils jouent et avec les différentes décisions qu’ils prennent successivement par rapport à lui. Ils sont plus ou moins élevés en autorité, éprouvent plus ou moins de sympathie pour Jésus, mais finissent tous, les uns à la suite des autres, par se perdre dans la masse des Judéens, sauf l’aveugle guéri qui y échappe en proclamant résolument sa foi. Les Judéens, c’est le système de l’opposition, dont le rédacteur fait ressortir parfois l’autorité qui le dirige, ou une des institutions qui l’exprime, ou une des personnes ou communautés qui l’incarnent, ou encore le peuple qui se laisse encadrer par lui. Ou tout cela ensemble. Ou tout cela successivement. Le système se sert de ceux qu’il contrôle quand il en a besoin. Et ceux-ci le représentent spontanément — on dirait sans même s’en rendre compte — quand ils le sentent menacé. Les Judéens ne sont donc pas un groupe défini, c’est un système mouvant, vivant, qui sait s’adapter, ce qui le rend d’autant plus dangereux. Jésus fait face à des vagues d’opposition, venant de tous bords et tous côtés, qui ne cessent de le harceler. Il peut l’emporter, pour un temps, sur un groupe ou l’autre. Mais le système ressurgit aussitôt, de plus en plus menaçant.

     On ne peut séparer les personnages de l’évangile en bons et méchants. Les adversaires de Jésus ne sont pas que méchants, ne sont pas toujours méchants, ne sont peut-être même pas méchants. Comme les humains de tous les temps, ils vivent sous un système dont ils ont hérité de leurs prédécesseurs. Ils ont réussi à se faire leur niche ou à survivre dans une sorte d’équilibre instable. Ça fait des décennies que les Romains savent quoi imposer sans que le peuple ne se soulève, le grand-prêtre jusqu’où aller sans indisposer les Romains, les scribes comment faire passer les ordres pour plaire à leurs supérieurs sans se faire lapider par le peuple. La marge de manœuvre est mince. Chacun cherche à tirer son épingle du jeu. Tous savent que le système est pourri, mais personne ne veut courir le risque de le voir s’effondrer, sans savoir d’avance si il ou elle passera à travers et si le système à venir sera meilleur que l’autre. C’est dans ce contexte que se présente Jésus qui veut tout renverser. On a beau avoir de la sympathie pour ce qu’il annonce, le lui manifester même, quand ça devient sérieux on recule. Et le système reprend sa place.

     Pas besoin de réfléchir longtemps pour voir que ce même système est d’aujourd’hui. L’équilibre est fragile, tout le monde se sent menacé, le niveau de vie de l’Occident est un non-sens écologique, tout cela devra éclater un jour. En attendant, calmons les urgences et profitons de la vie. Aussi le Nazaréen est-il toujours en train de mourir.

     Et le système de ronronner de contentement.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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