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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 103 (2004).

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« Un jour vous comprendrez »

13 février 2005
Année A : 1er dimanche du Carême
Matthieu 4,1-11

 « Es-tu le fils de Dieu? » (v. 3)

Mes filles,

     C’est la première fois que vous recevez une lettre de moi. Je vous ai souvent écrit - je pourrais vous montrer mes nombreux brouillons - mais n’avais jusqu’ici, trouvé personne pour me publier. Pourtant, maintenant que nous pouvons nous parler, ce n’est pas sans quelque appréhension que je m’adresse à vous. Je n’ai rien de bien neuf à vous annoncer et crains de n’être pas compris sur le coup. Si au moins j’étais le seul à vous parler. Mais ils sont si influents les autres qui vous parlent aussi.

     1. Si moi, j’ai créé le monde, eux l’ont façonné à leur image, croyant (peut-être) et proclamant (certainement) que celle-ci est aussi la mienne. Ils ont bâti et monté tout un système qui, selon eux, conduirait tout droit au bonheur. Certes, - ils n’ont aucune réticence à l’admettre - rien n’est parfait. Il y a des failles dans l’organisation, cela est naturellement dû à la complexité des choses. Dommage qu’on soit obligé - à son corps défendant, bien sûr - d’ensevelir un peuple sous les bombes pour lui donner la possibilité d’accéder à la démocratie. Triste qu’on doive congédier des travailleurs - non sans éprouver quelque gêne, évidemment - pour obtenir des profits décents. Regrettable que les entreprises soient contraintes de mettre sur le marché - saine compétition oblige, inutile de le dire - des produits qui rendent les gens malades, empoisonnent l’environnement et hypothèquent l’avenir des générations futures. Impossible de faire autrement, ceux qui ont essayé ont toujours failli misérablement. Il faut le répéter, pour le fond, le système est bon, mais il y aura toujours place pour des améliorations.

     Joins-toi à nous, ma fille - qu’ils disent - trouve-toi un travail pour être capable de vivre au cas où il nous plairait de t’échanger pour un modèle plus jeune, et va, produis, change les pierres en pains, puis tue-toi à consommer et à jouer ton rôle de responsable de la maison et des enfants, car, crois-nous, le bonheur est à ce prix.

     J’ai peur que vous les écoutiez, à en avoir mal aux entrailles. Comment vous convaincre que la seule nourriture qui vous rendra humaines est cette parole qui sort de la bouche de Dieu et vous fait voir la vie autrement?

     2. Tout aussi influents sont ceux - j’insiste sur le ceux - qui, en mon nom toujours, ont monté un autre système, religieux celui-là. Un vrai coffre-fort dont moi seul suis censé détenir le secret de la combinaison. Impossible à modifier. Que les humains doivent servir, polir, frotter, huiler, encenser. Que dis-je, un coffre-fort, des centaines de coffres-forts, chacun se prétendant le vrai, l’authentique, avec moi dedans, chargé de dévaluer tous les autres. Et tous détenant une lettre de moi pour prouver leurs dires.

     Joins-toi à nous, ma fille - qu’ils disent -, nous savons, nous, ce qu’il te convient de faire. Vas-y, tu es bonne dans l’époussetage et le ménage, cours vers le coffre-fort, et lui, il donnera des ordres de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre.

     Je crains que vous ne les ayez déjà écoutés et n’ayez déjà mal. Comment te convaincre, ma fille, que c’est éprouver le Seigneur ton Dieu que de te mettre au service d’une idole?

     3. Mais tout cela n’est encore rien face aux ravages causés par la propagande courante. Pouvez-vous garder un secret? Il m’est déjà arrivé - une fois - de lire un « magazine féminin ». Quelle horreur! Ils ont inventé un moule, un mannequin, une image virtuelle. Ils lui ont donné une taille unique, un poids unique, une chevelure unique, un maquillage unique, un vêtement unique. Ils ont effacé toute son histoire : les marques de ses rires et de ses pleurs, les rides de ses craintes et de ses soucis, les effets de ses « je t’aime », le poids de ses enfants, les rondeurs de ses cafés-gâteaux entre amies, la douceur de son visage aux souffrances apaisées, la beauté d’un corps qui avait réussi à devenir une personne.

     Suis-nous, ma fille - qu’ils disent - nous savons, nous, ce que doit être la femme. Tout cela, nous te le donnerons si tu tombes prosternée devant nous.

     Je tremble à la pensée que vous vous laissiez prendre au piège. C’est le Seigneur ton Dieu seul que tu adoreras, et non une illusion sans vie, ni densité, ni personnalité.

     Je viens de relire ce que je vous ai écrit jusqu’ici, et j’éprouve une impression de redite. Je suis donc allé consulter mes archives pour découvrir que je vous ai simplement exprimé autrement ce que j’avais déjà fait savoir aux hommes. Et qu’ils n’ont jamais compris, d’ailleurs. Ferez-vous mieux? Je voudrais le croire, mais sans me faire d’illusion. Au fond, je serai déjà bien heureux si vous me lisez, quitte à ensuite enfouir tout ce que je vous ai dit quelque part au fond de vous-mêmes. Un jour, terriblement déçues par les vaines promesses des voix qui vous entourent, peut-être vous souviendrez-vous de ce que je vous ai dit et comprendrez-vous. Comme j’aurais voulu vous éviter d’inutiles souffrances, tout en sachant bien que de vivre à contre-courant ne va pas sans mal non plus. Mais le bonheur est à ce prix. Je vous fais confiance et voudrais que vous croyiez que je vous aime.

     Votre Père (sujet d’une prochaine lettre) de Là-haut.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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