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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 105 (2005). |
Question de confiance 8 mai 2005 « Cest la force même [ ] quil a mis en uvre dans le Christ. » (v. 19-20) Ce nest pas sans émotion - je me permets cette confidence en toute confiance - que je mapprête à commenter un extrait de la lettre de Paul aux Éphésiens. Je me revois, il y a près de quarante-cinq ans, dans la petite salle de lecture du noviciat des jésuites. Pour une rare fois depuis presque deux ans, il nous était permis de nous livrer à un certain travail intellectuel. Un mois de grec biblique, une première dans ma vie. Je ne sais pourquoi javais choisi Éphésiens, jen étais à la fin du premier chapitre et jéprouvais léblouissement total. Puis, tout à fait imprévu, le coup de massue, le choc, la conviction qui sera celle dune vie : il faut que je sois bibliste. La course du 2e au 4e étage, lentrée essoufflée chez le père maître des novices. - Je veux devenir bibliste! Je ne savais pas, à lépoque, quen plus dêtre loccasion dune prise de conscience déterminante pour la suite de ma vie, le premier chapitre de la lettre aux Éphésiens la marquerait profondément par son contenu même. Et cest de cela quil importe maintenant de parler. Celles et ceux qui lisent régulièrement cette chronique savent à quelle fréquence il y est fait mention de la seigneurie de Jésus ou, en dautres mots, de son élévation, de son exaltation, de son ascension. La foi chrétienne, on le sait, tient en ce simple verset de Paul en Romains 10, 9, quon peut résumer ainsi : vivre en croyant que Jésus a été ressuscité et fait seigneur. Éphésiens 1, 17-23 offre une magnifique élaboration du thème de la seigneurie, la plus belle et la plus fournie de tout le Nouveau Testament. Pour ce faire, on dirait que lauteur a cherché à réunir en grappe lensemble des termes quil connaissait pour rendre lidée du pouvoir que Dieu avait confié à Jésus après sa mort, à preuve :
Cest lexaltation à létat pur, qui pose dans toute son acuité la question de la foi. Il faut remarquer que la foi dont parle lauteur nest pas décrochée de lexpérience. Tellement pas quil ose partir des croyants, de ce quils vivent, pour ensuite remonter au seigneur comme principe dexplication de leur existence. En effet, celle-ci est marquée par lextraordinaire grandeur de sa(=de Dieu) puissance envers nous qui faisons confiance. Et, selon lauteur, cette manifestation de force trouve sa source dans lénergie que le Dieu Père a déversée dans le messie Jésus au cours de lexaltation, et que celui-ci déploie à son tour. Les croyants vivent donc leur vie dans un contexte dénergie débordante, tellement que seule la puissance de Dieu dont a été investi le seigneur peut rendre le phénomène compréhensible. Mais de tout cela il faut devenir conscient, et cest précisément ici quintervient la foi. Aussi lauteur commence-t-il son développement en disant quil prie pour les siens, afin que le Dieu de notre seigneur Jésus Christ, le Père éclatant, vous donne un souffle de sagesse qui vous en dévoile la connaissance. On ne saurait situer plus clairement le lieu où se rencontre la foi dans lexpérience humaine ni mieux faire naître le besoin, pour chacune, chacun, de se poser la question de sa propre foi. La puissance de Dieu nest pas évidente. Le pouvoir du Christ nest pas évident. Et ma propre foi nest pas évidente. Or, cette non-évidence, cette obscurité est une condition essentielle de la foi. On ne choisit de faire confiance que si on craint, si on nest pas sûr, si on doute, si on est menacé ou insécure ou inquiet ou troublé. Dès quon touche un tant soit peu à lhumain, on quitte le domaine de la certitude pour entrer dans celui de la confiance. Toujours et nécessairement. Je ne suis pas sûr quelle maime, je le crois. Je ne suis pas sûr de moi, je me fais confiance. Sur la route, je ne suis pas sûre que lauto qui sen vient restera dans sa voie, je lespère. Je ne suis pas sûr dêtre encore vivant pour mon prochain rendez-vous, sûre que jaie raison davoir ou non un enfant, sûr dêtre un bon parent, sûre de ce que cest au juste un être humain. Et plus on touche la densité humaine, moins on est sûr. À plus forte raison quand on sapproche de lAutre par excellence et de son Christ, ou de soi-même en relation avec eux. Y a-t-il telles choses que Dieu, son Christ et ma foi? Tout autour nous crie que non. Lunivers sen va seul vers son froid destin. Pas de Dieu puisque tant de catastrophes dorigine humaine ou naturelle. Pas de Christ puisque le christianisme senfonce dans linsignifiance et que les religions meurent à mesure que la modernité sépanouit. Pas de foi si la pensée et lamour ne sont que de simples émanations dune matière en mal de complexification. Bienheureuse non-évidence, bienheureux doutes, bienheureux besoin de creuser toujours plus loin en soi, à en avoir mal. Cest le signe que le souffle de sagesse et de dévoilement est à luvre. Et que la confiance est présente. Sans quon en soit sûr, évidemment! ANDRÉ MYRE |
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