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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 102 (2004).

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Apprendre à vivre dans le désordre

19 décembre 2004
Année A : 4e dimanche de l’Avent
Matthieu 1, 18-24

 « Or, avant qu’ils eussent mené vie commune, Marie se trouva enceinte. » (v. 18)

Quand on lit un passage d’évangile comme celui de ce dimanche, on le lit presque toujours dans le contexte de ce qu’on est en train de vivre, même si on ne le reconnaît pas tout de suite. Par exemple, depuis plusieurs jours, je vis les frustrations d’avoir à reconstruire un système informatique que je ne maîtrise pas et la peur de ne pas réussir. Au travail, je ne cesse de perdre du temps avec un employé difficile qui ne se gêne pas pour exprimer sa rage. Et les grèves tournantes se mettent de la partie pour tout bousiller ma belle planification. J’ai l’impression de perdre le contrôle sur tout, je me sens dépossédé de mon monde familier. Dans une situation semblable, que retient-on de ce récit sur la naissance de Jésus?

     Une phrase du récit vient focaliser l’attention : « Or, avant qu'ils eussent mené vie commune, Marie se trouva enceinte. » Oublions pour l’instant l’explication religieuse. Nous sommes devant une situation où tout ne se passe pas comme prévu. Ce couple avait sans doute rêvé d’une vie bien rangée, avec les étapes prévues des fréquentations, de la vie commune, de la naissance de l’enfant. Et voilà que l’enfant est conçu au mauvais moment, et voilà que Joseph se retrouve avec un enfant dont il n’est pas le père. Plaçons-nous à cette époque, et on peut imaginer l’ampleur du drame. Deux personnes voient leur vie complètement bousculée.

     Je trouve qu’on met habituellement l’eau bénite trop rapidement sur cette scène en faisant intervenir tout de suite les messagers. On dira : Marie savait tout, car l’ange Gabriel lui avait déjà expliqué ce qui se passait; Joseph, de son côté, s’est fait immédiatement présenter tout le plan de Dieu dès qu’il s’est aperçu de la situation. En faisant cela, on ampute le récit d’une dimension fondamentale. Car ce n’est pas un hasard que la base du récit soit une situation de « désordre », où les choses ne se passent pas comme on l’aurait souhaité. Plus tard, Matthieu nous décrira le déracinement de cette famille lors de la fuite en Égypte, à la manière des déracinements vécus par le peuple juif.

     La bonne nouvelle ici, c’est qu’au coeur de nos désordres et de nos déracinements, Dieu est avec nous, Il est l’Emmanuel. Ceci s’oppose à notre perception courante, perception qu’on retrouve abondamment dans l’Ancien Testament : quand je suis prospère, que tout se passe bien dans ma vie, que je peux satisfaire toutes mes ambitions, que mes enfants « sont bien placés », j’ai le signe que Dieu est avec moi. Ce qui est affirmé ici est totalement différent. Non pas que notre perception soit totalement fausse, mais elle est trop limitée. Notre récit dit ceci : ce que vous avez considéré comme un désordre a été au contraire pour vous une source de libération, grâce à l’Esprit de Dieu.

     Sous l’image du désordre, chacun peut greffer quelque chose de sa vie. La personne adoptée peut y placer ses interrogations sur ses parents d’origine. Les couples qui ont connu le divorce, alors qu’ils avaient rêvé comme tant d’autres d’une alliance éternelle, se reconnaîtront également. Pensez-vous que les homosexuels, mâles et femelles, ont désiré être ces cas « exceptionnels » de notre société? On peut penser à tous ces jeunes qui ne peuvent suivre la courbe normale d’apprentissage. On comprend la réaction de Joseph de vouloir répudier Marie : comme tout homme qui se respecte, il ne peut accepter un tel désordre. Il est comme nous, voulant une vie « correcte », sans problèmes.

     Jésus est le fruit de ce désordre. Cela l’a sans doute marqué au point d’avoir cette compassion surprenante pour tous les marginaux. Mais ce qu’il y a encore de plus important, c’est sa conviction qu’au cœur de ces événements et de ces situations que nous rejetterions volontiers, l’Esprit de Dieu est à l’œuvre pour les transformer en événement libérateur. Tout cela fait penser à ce chien Labrador en Suisse, amputé d’une patte, qui avait développé un odorat exceptionnel en raison même de son handicap et, par là, allait sauver la vie d’un skieur enfoui sous une avalanche : ainsi un homme devait sa vie à un chien à trois pattes.

     À la veille de célébrer la naissance de Jésus dans la nuit de Noël, rappelons-nous que son histoire a été possible grâce à la décision de Joseph de prendre chez lui Marie, malgré sa consternation. Ce fut un geste de foi. Le même appel nous attend.

ANDRÉ GILBERT
Gatineau

 

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