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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 90 (2003). |
Est-il trop tard? 15 juin 2003 « Allez donc! » (v. 19) Matthieu a écrit son évangile pour quon comprenne bien sa finale. Dispersés parmi toutes les nations, il se trouve des disciples potentiels du Nazaréen. Il sagit de les retracer et de les baptiser pour que, animés par le souffle de Jésus, ils sengagent publiquement à vivre comme ce dernier et donc comme le Père de Là-haut. Comment cela sera-t-il possible? À une condition, essentielle : « Enseignez-leur à observer toutes les directives que je vous ai données. » Et si cette condition est remplie, sensuit une promesse : « Et moi, je suis avec vous chaque jour, jusquà la fin des temps. » Cest là le contrat fondamental, lalliance nouvelle. Chaque partie voit défini son engagement. Et Matthieu a passé son évangile à montrer ce que cela signifiait pour les siens, en particulier dans son sublime « Sermon sur la montagne » des chapitres 5 à 7, où lobjectif est clairement formulé : « Soyez aussi accomplis que votre Père dans les cieux. » (5, 48) Et le reste du Sermon de déployer le sens de cet appel : contestation sociale, vie en profondeur, prière subversive qui contredit les visées de lEmpire, liberté vis-à-vis de largent, relations humaines claires, etc. Cest dans cette direction que se situe lengagement pris par les chrétiens. Et à cela répond la promesse : la présence quotidienne de Jésus jusquà la fin des temps. Cest simple, cest clair. Mais voilà quentre les deux parties du contrat se pose un énorme problème, terriblement compliqué. En effet, que se passera-t-il si les chrétiens ne se conforment pas à lengagement quils ont pris? Dans ce cas, la promesse de Jésus tient-elle toujours? Ce qui devrait étonner, ce nest pas la question, mais cette légèreté avec laquelle lÉglise, les chrétiens font appel à la présence assurée de Jésus. Nous avons les promesses de la vie éternelle, ne cesse-t-on de répéter. Il y aura des chrétiens jusquà la fin des temps. Règne sur nous un sauveur universel, cosmique. Nous pouvons en faire à notre tête, lÉglise est là pour toujours. Tout comme les contemporains de Jérémie, jadis, convaincus que rien de fâcheux ne pouvait leur arriver, se fiaient au « Temple de Yhwh! Temple de Yhwh! Temple de Yhwh! » (Jér 7, 4), nous nous enfonçons dans lillusion de la pérennité sans condition de lÉglise de Jésus Christ! Église de Jésus Christ! Église de Jésus Christ! Méprisons les femmes, à coups de décrets « irrévocables », dexclusions pour des motifs inavouables, dhumiliations indignes. Servons-nous des jeunes, pour pouvoir nous glorifier de les voir senfoncer dans nos ornières sacrées. Oublions le Sermon sur la montagne, nions notre liberté dÉglise et réfugions-nous dans lidéologie officielle : lÉglise de Rome a les promesses de la vie éternelle, attention aux schismes, tout sauf se couper de Rome, le salut par les forces vives de la bureaucratie vaticane. Rompons les liens avec les groupes populaires, laissons au « monde » pervers lopposition à la mondialisation, les manifestations contre lEmpire, lengagement écologique, la lutte contre la pauvreté, et tournons-nous vers les riches pour remplir nos coffres, faire un succès de nos campagnes de souscription, entretenir nos fondations, subventionner nos recherches, nous conseiller sur les meilleures façons de nous débarrasser de notre personnel dévoué et restructurer nos organisations sur le modèle des rapaces qui égorgent le pauvre monde. Oublions notre raison dêtre qui est de contester radicalement les façons de faire iniques de nos sociétés, et mettons toutes nos énergies au service de nos sacrements et de nos bâtiments. Puis tournons-nous vers le Seigneur : Béni sois-tu dêtre avec nous jusquà la fin des temps! On nen revient pas dune telle inconscience. Pour qui prend-on le Dieu vivant? Certes, nul ne détient la clef de lavenir, personne nest dans le secret des dieux. Mais ce nest pas parce que lÉglise existe maintenant quelle sera là demain. Et ce nest pas parce quun futur différent nest pas encore clairement présent quil nest pas en train dadvenir. Le temps nest pas à la désespérance mais au discernement. Nombreux sont déjà celles et ceux qui, contre toute espérance, refusent de baisser les bras devant la démission de lÉglise et la lâcheté des États. Il y a plein de jeunes dans les groupes populaires. Nombreux sont les gens engagés à créer un nouveau théâtre, une nouvelle danse, une autre peinture, une musique différente, une littérature audacieuse. Sans parler de celles et ceux qui sengagent dans des mouvements de solidarité sociale ou internationale. Tous unis à lécoute dune voix profonde, qui les tire ailleurs, au risque de leur confort et de leur sécurité. Certains lignorent, dautres sen doutent, plusieurs le savent déjà. Le Dieu vivant prépare son futur dans lhistoire. Il est déjà présent ailleurs, là où se vivent les orientations quil chérit. Reste à savoir si son Église rejoindra le lieu de sa présence, ou si, pour elle, il est déjà trop tard. André MYRE |
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