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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 90 (2003).

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Est-il trop tard?

15 juin 2003
Année B : Trinité
Matthieu 28, 16-20

 « Allez donc! » (v. 19)

Matthieu a écrit son évangile pour qu’on comprenne bien sa finale. Dispersés parmi toutes les nations, il se trouve des disciples potentiels du Nazaréen. Il s’agit de les retracer et de les baptiser pour que, animés par le souffle de Jésus, ils s’engagent publiquement à vivre comme ce dernier et donc comme le Père de Là-haut. Comment cela sera-t-il possible? À une condition, essentielle : « Enseignez-leur à observer toutes les directives que je vous ai données. » Et si cette condition est remplie, s’ensuit une promesse : « Et moi, je suis avec vous chaque jour, jusqu’à la fin des temps. »

     C’est là le contrat fondamental, l’alliance nouvelle. Chaque partie voit défini son engagement. Et Matthieu a passé son évangile à montrer ce que cela signifiait pour les siens, en particulier dans son sublime « Sermon sur la montagne » des chapitres 5 à 7, où l’objectif est clairement formulé : « Soyez aussi accomplis que votre Père dans les cieux. » (5, 48) Et le reste du Sermon de déployer le sens de cet appel : contestation sociale, vie en profondeur, prière subversive qui contredit les visées de l’Empire, liberté vis-à-vis de l’argent, relations humaines claires, etc. C’est dans cette direction que se situe l’engagement pris par les chrétiens. Et à cela répond la promesse : la présence quotidienne de Jésus jusqu’à la fin des temps. C’est simple, c’est clair.

     Mais voilà qu’entre les deux parties du contrat se pose un énorme problème, terriblement compliqué. En effet, que se passera-t-il si les chrétiens ne se conforment pas à l’engagement qu’ils ont pris? Dans ce cas, la promesse de Jésus tient-elle toujours? Ce qui devrait étonner, ce n’est pas la question, mais cette légèreté avec laquelle l’Église, les chrétiens font appel à la présence assurée de Jésus. Nous avons les promesses de la vie éternelle, ne cesse-t-on de répéter. Il y aura des chrétiens jusqu’à la fin des temps. Règne sur nous un sauveur universel, cosmique. Nous pouvons en faire à notre tête, l’Église est là pour toujours. Tout comme les contemporains de Jérémie, jadis, convaincus que rien de fâcheux ne pouvait leur arriver, se fiaient au « Temple de Yhwh! Temple de Yhwh! Temple de Yhwh! » (Jér 7, 4), nous nous enfonçons dans l’illusion de la pérennité sans condition de l’Église de Jésus Christ! Église de Jésus Christ! Église de Jésus Christ! Méprisons les femmes, à coups de décrets « irrévocables », d’exclusions pour des motifs inavouables, d’humiliations indignes. Servons-nous des jeunes, pour pouvoir nous glorifier de les voir s’enfoncer dans nos ornières sacrées. Oublions le Sermon sur la montagne, nions notre liberté d’Église et réfugions-nous dans l’idéologie officielle : l’Église de Rome a les promesses de la vie éternelle, attention aux schismes, tout sauf se couper de Rome, le salut par les forces vives de la bureaucratie vaticane. Rompons les liens avec les groupes populaires, laissons au « monde » pervers l’opposition à la mondialisation, les manifestations contre l’Empire, l’engagement écologique, la lutte contre la pauvreté, et tournons-nous vers les riches pour remplir nos coffres, faire un succès de nos campagnes de souscription, entretenir nos fondations, subventionner nos recherches, nous conseiller sur les meilleures façons de nous débarrasser de notre personnel dévoué et restructurer nos organisations sur le modèle des rapaces qui égorgent le pauvre monde. Oublions notre raison d’être qui est de contester radicalement les façons de faire iniques de nos sociétés, et mettons toutes nos énergies au service de nos sacrements et de nos bâtiments. Puis tournons-nous vers le Seigneur : Béni sois-tu d’être avec nous jusqu’à la fin des temps!

     On n’en revient pas d’une telle inconscience. Pour qui prend-on le Dieu vivant? Certes, nul ne détient la clef de l’avenir, personne n’est dans le secret des dieux. Mais ce n’est pas parce que l’Église existe maintenant qu’elle sera là demain. Et ce n’est pas parce qu’un futur différent n’est pas encore clairement présent qu’il n’est pas en train d’advenir. Le temps n’est pas à la désespérance mais au discernement. Nombreux sont déjà celles et ceux qui, contre toute espérance, refusent de baisser les bras devant la démission de l’Église et la lâcheté des États. Il y a plein de jeunes dans les groupes populaires. Nombreux sont les gens engagés à créer un nouveau théâtre, une nouvelle danse, une autre peinture, une musique différente, une littérature audacieuse. Sans parler de celles et ceux qui s’engagent dans des mouvements de solidarité sociale ou internationale. Tous unis à l’écoute d’une voix profonde, qui les tire ailleurs, au risque de leur confort et de leur sécurité. Certains l’ignorent, d’autres s’en doutent, plusieurs le savent déjà. Le Dieu vivant prépare son futur dans l’histoire. Il est déjà présent ailleurs, là où se vivent les orientations qu’il chérit.

     Reste à savoir si son Église rejoindra le lieu de sa présence, ou si, pour elle, il est déjà trop tard.

André MYRE
Montréal

 

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