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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 89 (2003).

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Le berger et le mouton

11 mai 2003
Année B: 4e dimanche de Pâques
Jean 10, 11-18

 « Je suis le bon pasteur (le vrai berger) […] J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie: celles-là aussi, il faut que je les conduise. » (v. 11 et 16)

Quand j’entends l’évocation du berger et de ses moutons, il me vient à l’esprit une atmosphère de silence en même temps que de sécurité. J’ai connu quelques bergers. Ils ne parlaient pas beaucoup; ils élevaient à peine la voix pour rassembler les quelques brebis qui leur étaient confiées. Et même le bâton mythique qu’ils tenaient en main servait assez peu à ramener l’une ou l’autre brebis qui osait s’éloigner. Le climat était silencieux, paisible. Parfois le berger chantonnait un air connu, venu d’un vieil héritage folklorique.

     Cette évocation me revient spontanément à la mémoire quand je relis ce passage de Jean: « Je suis le vrai berger. Mes brebis écoutent ma voix; moi, je les connais, je leur donne la vie éternelle. » Cette image souvent jugée trop bucolique pour les urbains que nous sommes, ne nous renvoie-t-elle pas à l’évocation de Dieu lui-même, le plus souvent silencieux, connaissant ses brebis « par coeur ». Le berger leur donne, comme tout bon berger, chacune un nom, comme pour éviter qu’elles ne se perdent dans une sorte d’anonymat qui tue aussi bien l’être humain que je suis et que nous sommes, que la relation au Dieu de Jésus. Tout comme ceux des bergers, les mots de Dieu sont si près du silence. Nous reconnaissons ainsi que notre humanité vient de Dieu, et que ce que nous sommes, ce que nous devenons parle de lui et lui donne d’habiter notre temps.

     Ce Dieu, Jésus l’a appelé son père: « Le Père et moi, nous sommes Un. » Les premières générations chrétiennes ont cherché, comme nous tentons de le faire aujourd’hui, à se rassembler dans la mémoire de Jésus. Comme un vrai berger, Jésus, même si on l’a beaucoup fait parler dans les textes, a probablement peu parlé, si ce n’est à travers une action et des gestes qui cherchaient à aider les personnes à trouver un sens à leur vie et à leurs drames humains. Dans son silence, et avec sa « voix de berger », il nous a entraînés, à même son action et surtout dans sa résurrection, à prendre nous-mêmes modestement la parole.

     À revisiter, grâce à l’évangéliste Jean, cette image du berger et des moutons, il nous est donné la chance de retrouver le sens, à même notre expérience de foi, d’une relation personnalisée dans la réalisation de la fraternité évangélique. Cette image n’interroge-t-elle pas notre action chrétienne et notre action pastorale, qui accordent tellement d’importance aux formes institutionnelles, à l’encadrement, alors que la voix du berger pourrait, le plus souvent, suffire. L’essentiel, n’est-ce pas qu’à travers nos vies, l’Évangile évoque plus le mystère de Dieu qui se dit entre nous que d’essayer de dire qui est Dieu, laissant ainsi de côté la dimension plus fragile de l’évocation de son mystère et de notre mystère d’humanité? La qualité de nos relations humaines est le lieu de la présence de Dieu et de la mémoire du Christ.

     Le vrai berger appelle. Il invite surtout et il nous convoque à ouvrir le sens nos existences. À cet égard, nous sommes appelés, dans une humilité profonde et avec un sens de la liberté de l’autre, à devenir nous-mêmes bergers les uns des autres. Nous serons alors sensibles à éveiller au sens de la liberté et de la vie les brebis qui pourraient se retrouver seules en s’isolant dans un « hors–lieu ». C’est une autre manière de nous rappeler et de nous redire que l’Évangile est une nouvelle heureuse pour tous.

GUY LAPOINTE
Montréal

 

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