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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 89 (2003). |
Sagit de comprendre 4 mai 2003 « Jésus leur dit: Pourquoi êtes-vous bouleversés? [...] Voyez mes mains et mes pieds: cest bien moi!. » (v. 38-39) Luc le savait bien. Paul, quelque trente ans avant lui, avait frappé le même mur: les Grecs ne voulaient rien savoir de la résurrection. Redevenir une âme purifiée, libérée de ce corps pesant et mortel, voilà bien lespérance vraie. Quoi! On serait encore corporel dans lAu-delà? Allons donc! Même les chrétiens dorigine grecque éprouvaient ces mêmes réticences, profondément enracinées dans leur culture. Ressusciter, voilà qui était correct pour Jésus, un être exceptionnel, mais pas pour eux. Mur bien humain, mur de lincompréhension interculturelle. Une âme désincarnée ne disait rien de bon aux enfants dAbraham de Palestine. Une survie corporelle rebutait les autres. Quoi faire? Pas question pour Luc de laisser tomber le langage sur la résurrection, cest en lui que la foi sétait dite depuis les débuts. Pas question non plus de laisser tomber les siens en les obligeant à ne plus être eux-mêmes, il aurait été infidèle à sa tâche. Comment sy est-il pris? Regardons-le aller. Dabord, il prend les objections à bras-le-corps, les poussant à lextrême. Quest-ce qui nous dit que jadis - il y a de cela plus de cinquante ans - ce nest pas un fantôme que les Onze et les autres ont vu? Quest-ce qui appuie la condition corporelle de la survie? Et Luc de sortir lartillerie lourde: on avait pu voir le Nazaréen, pieds et mains percés; on aurait pu le toucher si on lavait voulu (il ne dit pas quils lont fait); il a même mangé devant eux. Que demander de plus? Cest pourtant ici que survient, dans ce récit, quelque chose de tout à fait étonnant, à savoir que lévangéliste, tout en démolissant les objections, sempresse aussitôt de relativiser les résultats de sa propre argumentation. En effet, en plein coeur de la première partie de son texte, il dit bien que les témoins « restent incroyants ». Et il ose même terminer cette partie de la scène sur un silence assourdissant: « toute cette démonstration na servi à rien, la foi ne vient pas de là, cela na même rien à voir avec la foi. » Luc se devait de sécarter de ces discussions stériles sur la nature de la résurrection ou du corps ressuscité pour montrer que lorigine de la foi se situe ailleurs. « Et il leur dit: voici les choses dont je vous ai parlé quand jétais encore avec vous, à savoir que lÉcriture devait saccomplir. Accéder à la foi, cest comprendre cela. » De quoi sagit-il au juste? Simplement de comprendre les paroles de Jésus, comprendre que sa vie se situait dans la lignée de lÉcriture. Comprendre cela implique quon y rende témoignage, cest-à-dire quon vive en conséquence, ce qui est possible si on est animé par le souffle de Jésus. Le don de la foi est à la fois celui dun souvenir, dune interprétation et dun témoignage. Voilà ce quil importe de comprendre, voilà ce quest croire en Jésus. Au fond, il sagit de sinscrire dans une lignée. Sur cette lignée, se situent lÉcriture, Jésus, les générations chrétiennes qui ont suivi (y compris celle de Luc) et les croyantes ou croyants daujourdhui. Fait partie de la lignée quiconque comprend ceci: Jésus à la fois sexplique par les Écritures et celles-ci permettent de le comprendre. Ceci dit, une remarque simpose. LÉcriture na rien à voir avec un ensemble dindices destinés à faire porter le regard sur Jésus, et ce dernier nest pas un super-décodeur capable de déchiffrer des allusions plus ou moins chiffrées qui auraient pointé vers lui. Comprendre lÉcriture, comprendre Jésus et se comprendre comme témoin daujourdhui - ou: avoir la foi -, cest voir la réalité humaine avec quelque chose du regard de Dieu. Cest être capable, même de façon très limitée, de lire cette réalité de façon critique. Cest se rendre compte de limmense mensonge dans lequel se débattent les dirigeants politiques, depuis que le monde est monde. Cest reconnaître, depuis toujours, linhumanité des systèmes économiques, légoïsme de la finance, la rapacité du commerce, le formalisme du religieux, le manque de respect de toutes ces réalités pour la nature ou lhumain. Cest se rendre compte que croire, ou avoir la foi, ou comprendre lÉcriture, comme Jésus la interprétée ou comme elle-même annonce ce dernier, signifie nécessairement devenir plus ou moins marginal dans sa société, son entreprise, sa communauté religieuse, son Église. Et devenir marginal, cest dune certaine façon envisager la mort. Parce que toute société, mouvement ou groupement est dordinaire impitoyable pour les marginaux. Il fallait quil meure. Il était inévitable quil meure. Et, depuis sa mort et sa résurrection, croire en lui, cest annoncer, en la vivant déjà, une nouvelle façon de vivre. Nouvelle façon qui condamne lancienne et provoque donc beaucoup dirritation. Comprendre cela, cest croire. Et croire ainsi ne peut venir que de Lui. Et croire quon pouvait le toucher, sans comprendre cela, cest être incroyant. ANDRÉ MYRE |
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