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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 92 (2003). |
Je veux voir ! 26 octobre 2003 « Un mendiant aveugle [...] était assis au bord de la route. » (v. 46) Il en avait même perdu son nom: « Cest le fils de Timée », quon disait. Heureusement, son père était mort avant que tout cela narrive: lhomme de Jérusalem - un officiel du Temple, selon la rumeur, un proche des Romains -, avec ses hommes de main, vingt-quatre heures pour partir, puis ses oliviers arrachés, des oliviers qui avaient vu grandir son arrière-grand-père, et toute la famille depuis, jusquà lui et ses enfants, arrachés dun coup, pour une villa dhiver. Cétait trop. Il navait pas pu voir cela. Il avait entendu, mais navait pas voulu voir sa femme hurler, ses enfants sangloter, agrippés à ses jupes. Depuis, il ne voyait plus rien. Ce nétait pas ses yeux, grâce à Dieu ses yeux étaient encore bons, mais il ny avait plus rien à voir. Il tournait le dos au chantier qui lui avait jeté un voile noir sur les yeux. Il regardait, sans les voir, les gens qui passaient devant lui. Eux non plus ne le voyaient pas, mendiant aveugle au bord du chemin, ayant tout perdu, même son nom. De lautre côté, il y avait le puits. Ça allait et revenait. Le sans-nom, les yeux grand ouverts, regardait sans voir. Une petite troupe arrive de la gauche: quelques femmes, un groupe dhommes. Tiens! des Galiléens. On nen voyait pas souvent. Ils étaient comme lui: le Temple, les taxes, le système de Jérusalem, les Romains, ils en avaient gros sur le cur. Étrange. Que viennent-ils faire par ici? Ça faisait longtemps quil ne sétait pas intéressé à quelque chose, assez quun convoi de charrettes qui passait devant lui le dérangea. Les Galiléens étaient rendus au puits et il voulait les voir. Il entendit plutôt un des âniers dire à un autre: Tu as vu? cest des Galiléens, paraît quil y a un guérisseur dans le lot, dur à croire que le Béni soit-il se mette du côté de cette racaille à moitié païenne. La caravane passée, il en vit un, ça devait être lui. Il ne saura jamais ce quil lui prit, ce jour-là. Dabord, il ne put se retenir de marmonner, ça sentendait à peine: « Hé! le grand, je veux voir. » Il eut à peine le temps de chuchoter ces quelques mots - dailleurs, les avait-il bien dits ou les avait-il seulement pensés? -, que toutes les vannes de ses yeux se mirent à souvrir. Ça sortait à flots. Il en avait même les yeux brouillés, il ne voyait plus! Et il se mit à hoqueter, de gros sanglots tout chauds lui coulaient sur le visage, assez quil dut se cacher la tête dans son manteau. Il ne voulait pas quon le voit. Mais, à peine calmé, il recommença de plus belle, assez fort, cette fois: « Hé! le grand, je veux voir. » On lentendit du puits. Deux ou trois des Galiléens se retournèrent pour voir, puis lui tournèrent le dos à nouveau. Ça lirrita un peu. On a beau ne plus avoir de nom, il reste quand même la dignité. Il semplit les poumons dair et cria de toutes ses forces: « Hé! le grand, tu mentends? je veux voir. » Il réveilla une cacophonie. Les Voyez-y quelquun! La ferme! Ta gueule! et autres aménités fusaient de partout. Un des Galiléens, fort gentil par ailleurs, réussit à sapprocher de lui pour lui dire quils étaient fatigués, quils avaient quatre jours de route dans le corps et quun peu de calme ne leur ferait pas de tort. Mais il y avait des gamins qui lui tiraient la langue, il reçut même une poignée de graviers par la tête. Cela fit plus que le déranger. Aussi y alla-t-il de la tirade de sa vie: « Hé! le grand, là-bas, je veux voir, je veux voir, je veux voir, je veux voir, je veux voir, je veux voir! » Une sorte dimpossible crescendo qui culmina dans un interminable hurlement et le laissa pantois, épuisé. Leffet fut instantané. Dabord un grand silence, puis une des femmes du groupe sapproche: « Vite! Debout. Il veut te voir. » En dépit de sa grande faiblesse, le voilà sur pied dun bond. Malgré quon lait dépouillé de tout, il se défait de son manteau, le manteau du pauvre, sa seule possession, sa protection, sa sécurité même, et, presque nu, sapproche du Galiléen: « Quest-ce que tu veux? » Il lui fallut tout son courage pour arriver à dire dans un souffle: « Mon grand - rabbouni, dans sa langue -, je veux voir! » Lautre le regardait, en silence. Alors, il se mit à parler, à parler, à parler. Les paroles sortaient de sa bouche comme, tout à lheure, les flots de ses yeux. Et plus il parlait, plus il voyait. Combien de temps tout cela prit-il? Qui le sait? Cétait trop intense pour être soumis aux règles ordinaires du temps. À la fin, il vit quil était redevenu un homme. Et lautre lui dit simplement: « Tu vois parce que tu as fait confiance. » Alors, pour la première fois depuis les événements, il se retourna et regarda ce qui avait été chez lui. Enfin, il voyait ce quil avait à faire. Lui aussi, il monterait à Jérusalem. Il fallait aller au cur du système, pour lui signifier quil était condamné à mort. Il le voyait bien, les aveugles se trouvaient maintenant à Jérusalem et à Rome. ANDRÉ MYRE |
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