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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 91 (2003).

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Pardon?

7 septembre 2003
Année B: 23e dimanche du temps ordinaire
Marc 7, 31-37

 « On lui amène un sourd-muet, et on le prie de poser la main sur lui. » (v. 32)

Marc situe la scène en territoire païen. Dans les évangiles, c’est souvent Jésus qui prend l’initiative de faire une guérison. Pas ici, non plus que dans le récit précédent, où une Palestinienne lui avait forcé la main, l’obligeant presque à son corps défendant à guérir sa petite fille. En territoire étranger, on le sent moins porté à prendre les devants. Mais le pauvre homme qu’il a devant lui serait bien incapable de lui dire ce qu’il veut. Il entendait à peine et n’arrivait pas à se faire comprendre. Ils sont là autour, à supplier Jésus de poser la main sur lui. C’est puissant la main d’un guérisseur, c’est par là que le courant vital passe. Il accepte, mais pas de voyeurisme. Il le prend avec lui, à l’écart. Et il se met au travail, un sens blessé, ça ne se répare pas tout seul. Et il lui met les doigts dans les oreilles, pour les ouvrir toutes grandes. Et il se crache dans les mains, pour lui mettre de la salive sur la langue. La salive, ça guérit et ça fait peur à tous ces démons qui n’ont de cesse de rendre les humains aveugles, sourds ou muets. Et il regarde en haut, scandalisé que Dieu laisse faire tant de mal. Et, touché au cœur, il descend en lui-même, à la rencontre de sa force de vie, et il gémit sa souffrance, et il commande à la vie d’arriver et aux souffles malfaisants de partir de là. Faut que ça s’ouvre, tout ça. Et ça s’ouvre. Et l’homme, qui était à la merci des autres, pouvait maintenant leur parler d’égal à égal. Un problème de réglé. C’est bon, la santé d’un homme. C’est bon un païen guéri. C’est très bon, un homme isolé qui retrouve la communauté humaine. Mais le vrai problème demeurait, tout entier.

     Ce problème, c’est Marc qui nous le présente. Un peu plus tôt dans le récit, les disciples ne comprenaient rien (7, 17-18). Un peu plus loin, il sera obligé de leur dire qu’ils ont beau avoir des yeux et des oreilles, ils ne voient rien et ne comprennent rien (8, 18). Il a beau ouvrir les yeux des gens, leur déboucher les oreilles, ça ne donne rien. Oh! ça donne bien quelque chose, il se trouve des malades maintenant guéris. Et quoi de plus important pour eux? Mais ce qu’il fait n’est qu’une goutte dans l’océan. Il passerait sa vie à guérir des gens vingt-quatre par jour, que le problème ne serait pas réglé. C’est si évident, comment se fait-il que personne ne voit cela? Comment expliquer que même ses disciples ne comprennent pas?

     Le problème, c’est la situation. D’un côté, tout le monde crie pour que ça change, et de l’autre tout le monde agit pour que ça reste pareil. Marc l’a bien compris. En 6, 30-44, il montre Jésus multipliant les pains pour son peuple; en 8, 1-9, même geste pour les païens. Puis, dans une scène magnifique, il met Jésus en barque avec ses disciples et lui fait leur poser la question: Et alors, vous comprenez ce que j’ai fait? Silence de mort. Pour eux, il n’y avait rien à comprendre, tout était clair. Les gens avaient faim, Jésus les avait nourris, beau geste, heureuse chose, à la prochaine! Il ne leur viendrait pas à l’idée de se demander pourquoi les gens n’ont pas à manger. Ou, si l’idée les effleure, ils s’empressent de la remplacer par une autre, parce que c’est trop dérangeant. Les gens n’ont pas à manger parce que l’Empire les affame. Et pour les affamer, l’Empire a besoin de gens sur place pour drainer les ressources du pays, acculer les gens à la faillite, pour rendre les hommes malades de culpabilité parce qu’ils ne peuvent nourrir leur famille, et les femmes malades du désespoir de voir leurs enfants dépérir. Et certains perdent la vue, incapables de supporter ce carnage quotidien. Et d’autres se réfugient dans la surdité pour ne plus entendre le choc de la terreur. Et certains cherchent des guérisseurs pour guérir ce pauvre monde. Ne voulant pas voir que le pain pourrait être là pour tout le monde, le poisson pour les pêcheurs, la terre pour les paysans. Ne voulant pas entendre que certains ont décidé de s’approprier les richesses du pays, d’autres de se mettre au service de ces profiteurs, certains de justifier le système à coups de citations scripturaires ou de prières ou de malédictions. Comment vivre si tous sont complices plus ou moins silencieux d’un système responsable de la misère, de la maladie et de la mort?

     D’où la solitude de Jésus. Il avait beau guérir des yeux, ouvrir des oreilles, personne ne comprenait ce qu’il faisait. Pas même les douze qu’il avait choisis comme responsables de leur peuple dans le futur Règne de Dieu. Il n’arrivait pas, comme eux, à ne pas voir, à ne pas entendre, à se réfugier dans une sorte d’ailleurs où seraient étouffés les cris qui montaient des gens. Et, paradoxalement, plus il multipliait les pains, plus il guérissait les gens, moins ils voulaient voir et entendre la situation. Lui réussissait si bien, pourquoi eux s’en mêleraient-ils? Un jour il en eut assez de cette surdité et de cet aveuglement qu’il ne pouvait pas guérir. Il décida de monter à Jérusalem, là où l’Empire pesait de tout son poids, pour le forcer à voir et entendre. Comme il ne servait plus à réparer les dégâts du système, on l’y mit à mort.

     L’aveuglement et la surdité continuent. On aide et subventionne les organismes qui répondent aux misères urgentes. On laisse vivoter ceux qui veulent nous faire voir et entendre.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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