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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 90 (2003).

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De l’étonnement au mépris ou à la foi

6 juillet 2003
Année B : 14e dimanche du temps ordinaire
Marc 6, 1-6

 « Il s’étonna de leur manque de foi. Alors il parcourait les villages d’alentour en enseignant. » (v. 6)

Nous voici témoins d’une situation bien humaine. Un homme revient en son pays précédé d’une réputation enviable qu’il a acquise ailleurs. On s’étonne dans un premier temps de sa réussite. N’est-ce pas merveilleux un tel talent et si bien mis en oeuvre! Et pourtant, il a d’abord été, comme nous tous, comme sa famille, quelqu’un d’ordinaire! Mais voici que bien vite on passe de l’admiration à la critique. Pour qui se prend-il? Qu’il n’imagine pas pouvoir nous en mettre plein les yeux : nous le connaissons, nous savons qui sont les siens! Tout se passe comme si l’admiration était trop lourde à porter et devant l’inexplicable se dresse le désir de tout ramener à l’échelle commune. On commence par douter du talent pourtant réel, puis on méprise, on refuse. « Nul n’est prophète en sa patrie. »

     C’est la situation dans laquelle Jésus est plongé quand il enseigne à la synagogue à son retour en son coin de pays. Une situation bien humaine, bien fréquente. Valait-il la peine de nous raconter cela? Oui, parce qu’ainsi nous prenons conscience de la pleine humanité de Jésus. Il a tout connu, tout vécu de notre expérience humaine, même le refus de la part des siens, même le mépris de ses concitoyens si prompts à passer de l’étonnement, de l’admiration à l’indifférence et au rejet. Mais regardons de plus près. Bien plus que le récit d’un rejet, ce qui nous est dit ici en Marc, c’est un échec de Jésus : « Il ne put faire là aucun miracle […] et il s’étonnait de leur manque de foi. » La pleine humanité de Jésus qui s’étonne, s’interroge devant la non foi. Le réalisme de l’Évangile qui ne craint pas de rapporter que la mission de Jésus n’a pas toujours été glorieuse, qu’elle a rencontré non seulement des obstacles, mais aussi des échecs. Un échec, ici, qui est dû aux refus qui sont le résultat des libertés humaines. La prédication de Jésus soulevait des questions : D’où cela lui vient-il? Qu’est-ce que cette sagesse? Plutôt que de s’interroger plus avant, d’explorer des voies diverses, des hommes et des femmes ont préféré s’en tenir à un rejet de ce qui paraissait au-delà du possible. D’autres réponses pourtant pouvaient être examinées. L’attente d’abord : écouter, réfléchir, voir la suite des paroles et des événements. La foi aussi qui peut regarder plus loin, qui accepte les dépassements. Et entre ces deux attitudes, toutes les nuances qu’apportent la réflexion et le questionnement. Mais ces attitudes-là exigent un coeur et un esprit ouverts devant ce qui vient brusquement bouleverser les manières routinières de penser et d’accueillir la personne et la parole qui ne répondent pas aux normes de l’habituel et de l’ordinaire.

     Un esprit et un coeur ouverts, attentifs, cela nous concerne toujours. Et pas seulement en présence de la personne de Jésus et de son message. Comment pourrait-on être réceptifs quand la rencontre avec Jésus nous fait nous demander : Qui est-il donc? D’où vient cette sagesse? si nous sommes incapables, devant tant de personnes rencontrées, tant d’événements inédits, de passer de l’étonnement à autre chose qu’au mépris et au rejet. La Parole ne transforme pas par magie. Elle est reçue dans des attitudes humaines où la liberté se retrouve en face d’un vaste horizon de possibles. La foi - mieux peut-être que le refus - est du nombre de ces possibles.

     À première approche, ce récit évangélique nous laisse comme un sentiment de tristesse. Jésus, le guide fort et saint, a connu l’échec, et un échec qu’il ne sait lui-même comment interpréter. Tristesse et inquiétude encore : à qui donc s’en remettre? Il est aussi faible que nous? Il vaut sans doute mieux considérer plutôt jusqu’à quel point il a voulu partager notre condition pour nous apprendre à en tirer tous les profits possibles. Devant l’échec, il quitte le milieu inhospitalier et va poursuivre ailleurs sa mission. Un échec n’est pas la fin de tout. Et même l’échec devient une leçon de sagesse : l’ouverture à la vie avec tous ses possibles, ses dangers, ses risques, ses accueils. Même la foi ne doit jamais se replier en elle-même. Peut-être est-elle vraiment forte et vivante quand elle accepte d’avance d’être étonnée devant l’inédit, voyant ainsi son espace se faire plus vaste encore.

YVON-D. GÉLINAS
Ottawa

 

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