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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 87 (2002).

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Ne scandalisez personne

16 février 2003
Année B: 6e dimanche du temps ordinaire
1 Corinthiens 10, 31 - 11, 1

 « Ne scandalisez personne, ni les Juifs ni les Grecs ni l’Assemblée de Dieu. » (v. 31-32)

La question du scandale est d’une très grand actualité. Qu’on pense à toutes les angoisses suscitées par le terrorisme qui hante notre monde. Ce n’est pourtant qu’un aspect du scandale puisque qu’il n’est pas toujours aussi manifeste. Notre manière d’agir, bien que subtile, peut aussi générer le scandale. Pensons à certains de nos silences, face à l’injustice, l’abus, l’inauthenticité, le mensonge. Ce type de silences n’est-il pas tout aussi scandaleux et ravageur?

     Lorsque nous scandalisons un enfant par notre attitude belliqueuse, notre manière injurieuse de nous exprimer ou notre comportement sans retenue, nous provoquons un mal peut-être diffus mais combien présent. Lorsque notre manière d’être crée une emprise néfaste sur notre entourage que nous tentons de dominer et de manipuler, nous sommes porteurs de scandale. Lorsque notre égoïsme blessant prévaut sur notre ouverture à l’autre, nous générons le scandale. Lorsque nous refusons de pardonner en nous enfermant dans notre refus, nous donnons l’emprise au scandale. La parole évangélique d’aujourd’hui insiste sur le fait de ne scandaliser personne et on peut comprendre pourquoi. Le scandale blesse, terrorise, ment, détruit et ultimement, il tue...

     Un aspect souvent ignoré du scandale réside dans les idéologies, les absolutismes, les partis pris qui referment l’horizon sur des dogmatismes à l’encontre de la vie. Au nom de grands principes pseudo-libérateurs, l’existence devient l’esclave d’idées et de concepts. Comme le dit si bien John R. Saul: « L’idéologie se sert du temps comme d’une arme. Elle joue sur notre crainte de mourir, qui est le plus souvent inconsciente [...] Le temps est limité. Il n’y a pas de temps à perdre » (La civilisation inconsciente, Essais, Payot, 1997, p. 175). Au lieu de vivre en cohérence avec soi, les autres et notre environnement, nous sommes à la merci des tendances et des modes de l’heure. Semblables à des coquilles vides à la dérive sur une mer déchaînée, nous sommes loin de la terre. Nous faisons l’expérience d’une dé-centration de notre être profond au profit de « gadgets » aux allures alléchantes. Le paraître s’installe avec son cortège de mensonges et de faux-semblants.

     Aujourd’hui nous sommes invités à ne pas « chercher ce qui fait notre avantage ». Notre culture nord-américaine incite à vivre en fonction de notre « ego » en tant que centre mobilisateur de notre existence. Agir en fonction de ce qui fait « mon » affaire, même si les autres doivent en assumer les conséquences. Même si le scandale arrive, l’important c’est de « me » satisfaire. L’individualisme poussé à l’outrance nous détourne de notre responsabilité à vivre sainement sur cette planète. Ce n’est pas par hasard si la question de l’environnement revient souvent au chapitre des préoccupations. Le jour où nous prendrons réellement conscience de notre relation à tout ce qui nous entoure, nous en comprendrons peut-être l’importance. Nous cesserons de détruire l’espace vital dont toute vie a besoin pour évoluer.

     Nous comprendrons également que nous ne sommes pas le centre absolu du monde. Malheureusement la majeure partie de nos décisions sont encore « vouées » au culte de la sacro-sainte économie du toujours plus. Et lorsque l’argent est l’argument autour duquel la vie doit se soumettre, nous sommes des obstacles manifestes du « rayonnement de Dieu ». Comment peut-on être des initiateurs d’un rayonnement libérateur si la vie est une marchandise qu’on peut jouer à la bourse?

     Ce rayonnement de Dieu ne réside pas dans un univers réservé qu’aux initiés. Bien au contraire, il s’agit d’un rayonnement qui se révèle dans la simplicité et la vérité. Il se manifeste dans notre quotidien lorsque nous mangeons, nous buvons et dans ce que nous faisons jour après jour. Ce n’est pas dans un « ailleurs » qu’on devient des « imitateurs » du Christ. C’est-à-dire, des témoins par lesquels le scandale ne peut faire son oeuvre. Des témoins qui mettent en échec les processus et les tactiques qu’utilise le scandale pour détruire, tromper et déshumaniser. Des témoins garants d’une espérance malgré les apparences trompeuses dans lesquelles on se croit maintenu. Des témoins qui reconnaissent qu’ils cheminent et qu’ils ne sont pas encore arrivés. Des témoins qui cherchent la vérité mais qui ne la possèdent pas.

     Pour contrer le scandale, il ne s’agit pas d’être conforme à l’idéologie de la perfection qui maintient dans l’illusion et la quête éternelle toujours insatisfaite. Mais plutôt de vivre humblement nos grandeurs et nos limites. Quel soulagement de savoir que nous sommes en devenir et que la maturation se fait au fil du temps! Dans cette perspective, l’erreur et l’errance font partie de l’expérience humaine tout comme la possibilité de se reprendre, de se corriger et de continuer. En ce sens, le scandale ne réside pas dans le fait de se tromper, mais plutôt dans le refus de reconnaître son erreur.

     L’absence de scandale et le rayonnement de Dieu ne sont-ils pas intrinsèquement reliés? Prenons le risque de dire: « Ne scandalisez personne », et vous ferez l’expérience d’un rayonnement de paix et de liberté intérieure.

THÉRÈSE MIRON
Montréal

 

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