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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 87 (2002).

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Partons ailleurs...

9 février 2003
Année B: 5e dimanche du temps ordinaire
Marc 1, 29-39

 « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle […] » (v. 38)

Je viens d’avoir une promotion. Et aujourd’hui, j’inaugurais la mise en marche d’un projet qui me tenait à coeur depuis plusieurs mois. Les échos reçus me laissent croire que j’avais visé juste, et ce projet sera un apport significatif à l’organisation. Déjà, dans mon imagination, je me vois recevoir les félicitations de la haute gestion. Jusqu’à... Jusqu’à ce que j’entende le récit de l’évangile de ce jour, où Marc me raconte la fin d’une journée typique de Jésus.

     Quatre phrases de ce récit sont venues dégonfler mon ballon. « La belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre [...] on parle à Jésus de la malade »; « Jésus chasse beaucoup d’esprits mauvais et les empêche de parler, parce qu’ils savaient qui il était »; « Jésus sort et va dans un endroit désert, et là il priait »; « Tout le monde te cherche. » Mais Jésus leur répond: « Partons ailleurs, dans les villages voisins [...] ». Quel lien peut-il y avoir entre ces quatre phrases, selon vous?

     Commençons par la première phrase. Pourquoi Jésus guérit-il la belle-mère? On ne parle pas du tout de compassion de sa part ou d’un lien intime avec elle. La réponse est simple: on le lui demande. La deuxième phrase revient sur un thème connu: Jésus ne veut pas qu’on sache qui il est. En fait, cette affirmation est trompeuse: il s’agit moins ici d’une connaissance profonde de Jésus que de l’utilisation d’expressions qui enferment Jésus dans des catégories qui peuvent être destructrices de ce qu’il est fondamentalement, même si les termes utilisés sont aussi nobles que ceux de « Fils de Dieu » ou « Messie », car ces catégories tendent à figer quelqu’un à l’intérieur de concepts qu’on imagine connus. Par exemple, quand quelqu’un devient curé dans une paroisse classique, tout le monde ne sait pas d’avance ce qu’il doit faire? La troisième phrase nous présente un Jésus en prière. En se remettant en contact avec la source de sa mission et de son inspiration, Jésus prend une distance par rapport à tout ce qui a constitué sa journée. La quatrième phrase nous montre le résultat de cette distance quand il dit: « Partons ailleurs, dans les villages voisins [...]. »

     Ces quatre phrases disent ceci: Jésus est un homme d’action qui a généré une force transformatrice, mais jamais son action n’a visé sa propre promotion, ou une idéologie quelconque, ou une vision préconçue du monde. S’il agit, c’est qu’on l’appelle, c’est qu’on le lui demande; il n’a pas besoin de s’activer comme un activiste qui a besoin de sentir qu’il est important. Il agit parce que des gens mettent leur espoir en lui, mais en même temps il refuse que cette action, non seulement le fige dans un rôle, mais aussi le conduise sur le piédestal de la messianité. Demeurant à l’écoute de tous ces cris qu’on n’entend que dans le silence du coeur, il va ailleurs, dans les villages voisins. On le sent toujours en mouvement, toujours à l’écoute, toujours en recherche. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, son action est issue de sa prière.

     Tout à coup, je me sens en porte-à-faux dans mon action. Non pas que mon action ne soit pas bonne. Mais sa motivation et son orientation peuvent être biaisées. Au coeur d’une même action, il y a toute la différence du monde entre, d’une part, chercher à être bien vu, chercher de l’avancement, chercher des avantages personnels, ou même encore chercher à régler ses comptes, et d’autre part, répondre à des demandes ou des appels pressants, donner par ce qu’on a le sentiment d’avoir beaucoup reçu, agir parce que l’amour nous interpelle, intervenir parce qu’on porte le rêve d’un monde beau et grand. Je ne dis pas ces choses au nom d’une certaine morale. Je parle plutôt au nom du risque de tomber dans l’idolâtrie: quand ma perspective est mon avancement ou mes comptes à régler, je sclérose à la fois ma personne et ma perception de la réalité, qui deviennent comme ces statues de plâtre où la vie ne passe plus. Jésus disait un jour à ses disciples: « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel » (Luc 10, 20), c’est-à-dire réjouissez-vous avant tout de ce que l’esprit de Dieu a su se révéler à travers vous.

     Est-il possible d’avoir une action toujours branchée sur cette source profonde de vie et qui sonne toujours juste? Je pense que c’est ici que la prière joue son rôle stratégique. C’est cette prière qui me fait délaisser certaines actions pour aller ailleurs. C’est cette prière qui a conduit Paul de Tarse à écrire, comme on le voit dans la lettre de ce dimanche: « Je n’ai pas à me vanter d’annoncer l’Évangile, c’est une nécessité. »

ANDRÉ GILBERT
Aylmer

 

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