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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 87 (2002). |
Partons ailleurs... 9 février 2003 « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle [ ] » (v. 38) Je viens davoir une promotion. Et aujourdhui, jinaugurais la mise en marche dun projet qui me tenait à coeur depuis plusieurs mois. Les échos reçus me laissent croire que javais visé juste, et ce projet sera un apport significatif à lorganisation. Déjà, dans mon imagination, je me vois recevoir les félicitations de la haute gestion. Jusquà... Jusquà ce que jentende le récit de lévangile de ce jour, où Marc me raconte la fin dune journée typique de Jésus. Quatre phrases de ce récit sont venues dégonfler mon ballon. « La belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre [...] on parle à Jésus de la malade »; « Jésus chasse beaucoup desprits mauvais et les empêche de parler, parce quils savaient qui il était »; « Jésus sort et va dans un endroit désert, et là il priait »; « Tout le monde te cherche. » Mais Jésus leur répond: « Partons ailleurs, dans les villages voisins [...] ». Quel lien peut-il y avoir entre ces quatre phrases, selon vous? Commençons par la première phrase. Pourquoi Jésus guérit-il la belle-mère? On ne parle pas du tout de compassion de sa part ou dun lien intime avec elle. La réponse est simple: on le lui demande. La deuxième phrase revient sur un thème connu: Jésus ne veut pas quon sache qui il est. En fait, cette affirmation est trompeuse: il sagit moins ici dune connaissance profonde de Jésus que de lutilisation dexpressions qui enferment Jésus dans des catégories qui peuvent être destructrices de ce quil est fondamentalement, même si les termes utilisés sont aussi nobles que ceux de « Fils de Dieu » ou « Messie », car ces catégories tendent à figer quelquun à lintérieur de concepts quon imagine connus. Par exemple, quand quelquun devient curé dans une paroisse classique, tout le monde ne sait pas davance ce quil doit faire? La troisième phrase nous présente un Jésus en prière. En se remettant en contact avec la source de sa mission et de son inspiration, Jésus prend une distance par rapport à tout ce qui a constitué sa journée. La quatrième phrase nous montre le résultat de cette distance quand il dit: « Partons ailleurs, dans les villages voisins [...]. » Ces quatre phrases disent ceci: Jésus est un homme daction qui a généré une force transformatrice, mais jamais son action na visé sa propre promotion, ou une idéologie quelconque, ou une vision préconçue du monde. Sil agit, cest quon lappelle, cest quon le lui demande; il na pas besoin de sactiver comme un activiste qui a besoin de sentir quil est important. Il agit parce que des gens mettent leur espoir en lui, mais en même temps il refuse que cette action, non seulement le fige dans un rôle, mais aussi le conduise sur le piédestal de la messianité. Demeurant à lécoute de tous ces cris quon nentend que dans le silence du coeur, il va ailleurs, dans les villages voisins. On le sent toujours en mouvement, toujours à lécoute, toujours en recherche. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, son action est issue de sa prière. Tout à coup, je me sens en porte-à-faux dans mon action. Non pas que mon action ne soit pas bonne. Mais sa motivation et son orientation peuvent être biaisées. Au coeur dune même action, il y a toute la différence du monde entre, dune part, chercher à être bien vu, chercher de lavancement, chercher des avantages personnels, ou même encore chercher à régler ses comptes, et dautre part, répondre à des demandes ou des appels pressants, donner par ce quon a le sentiment davoir beaucoup reçu, agir parce que lamour nous interpelle, intervenir parce quon porte le rêve dun monde beau et grand. Je ne dis pas ces choses au nom dune certaine morale. Je parle plutôt au nom du risque de tomber dans lidolâtrie: quand ma perspective est mon avancement ou mes comptes à régler, je sclérose à la fois ma personne et ma perception de la réalité, qui deviennent comme ces statues de plâtre où la vie ne passe plus. Jésus disait un jour à ses disciples: « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel » (Luc 10, 20), cest-à-dire réjouissez-vous avant tout de ce que lesprit de Dieu a su se révéler à travers vous. Est-il possible davoir une action toujours branchée sur cette source profonde de vie et qui sonne toujours juste? Je pense que cest ici que la prière joue son rôle stratégique. Cest cette prière qui me fait délaisser certaines actions pour aller ailleurs. Cest cette prière qui a conduit Paul de Tarse à écrire, comme on le voit dans la lettre de ce dimanche: « Je nai pas à me vanter dannoncer lÉvangile, cest une nécessité. » ANDRÉ GILBERT |
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