|
|
||
|
|
|
|
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 90 (2003). |
Manger tout ce quil y a dans son assiette 22 juin 2003 « Prenez, ceci est mon corps. » (v. 22) Un jour, il y a de cela plusieurs années, je prenais le repas de midi dans un presbytère dune église dAllemagne, et ayant terminé de manger mon plat, je tends lassiette à la religieuse qui desservait la table. Mais voilà que je dois essuyer une colère monstre de sa part : javais laissé des miettes dans mon assiette et des traces de sauce; il maurait fallu ramasser tout le fond de lassiette avec de la mie de pain, afin quil ne reste absolument rien. On mexpliqua plus tard quelle avait connu la guerre et la faim, et quelle ne comprenait pas quon laisse quoi que ce soit dans une assiette. Cette image mest restée, et aujourdhui, elle symbolise pour moi une dimension de la fête du corps et du sang du Christ. Quand on évoque le dernier repas de Jésus avec ses disciples : « Jésus prit du pain [...] et dit : Prenez, ceci est mon corps. Puis il prit la coupe [...] et il leur a dit : Ceci est mon sang [...] », on retrouve chez les chrétiens daujourdhui toute une gamme de sentiments et de perceptions. Pour certains, cest avant tout le moment quasi magique de la transsubstantiation où le Christ est présent avec son corps et sa divinité, et qui appelle toute notre vénération. Pour dautres, cest lévocation de linstitution de leucharistie et le moment qui fait quune messe est une messe. Pour dautres encore, cest lévocation de paroles dun rituel bien familier, presque usé jusquà la corde, mais qui résonne comme une musique rassurante et permet la communion à la fin. Pour moi, lévocation du dernier repas de Jésus est autre chose. Il est dabord ce moment émouvant de son repas dadieu, où il résume ce qui a été le sens de sa vie, tout ce quil a essayé de faire et dire. Il a tout donné, en incluant son être entier, comme lexprime la symbolique du corps et du sang. Tout est devenu nourriture chez lui. On a atteint la limite du don, à la manière du pélican qui se perce la flanc pour nourrir ses petits. À chaque fois que je revis ce moment, au fond de moi je dis : « Non, je noublie pas; non, jamais je noublierai ce qua été ta vie, jamais! Je me souviendrai! » Pourtant, il ne sagit pas ici dun simple souvenir, dune évocation du passé, comme lorsquon feuillette un album photo. Chez les Juifs, lorsquon évoque la sortie dÉgypte et la célébration de la Pâque, on rappelle que ce nétait pas seulement les pères qui furent sauvés et mangèrent la Pâque, mais avec eux cest tout le peuple, incluant les contemporains. Quand on évoque le dernier repas de Jésus, je me sens dans la même salle, au même moment, autour de cette même table partagée par les disciples. Cest à moi que sadresse Jésus, cest à nous, dans un véritable présent. Malgré toute mon indignité, je me sens envoyé en mission, au même titre que Pierre, Jean, André. Cest dailleurs ce présent quévoque la scène des disciples dEmmaüs, quand Jésus chemine mystérieusement avec eux et préside le repas. Appelons ça, si on veut, une présence réelle. Jai connu un prêtre dominicain, à Paris, qui refusait de sasseoir sur la chaise du président deucharistie, lorsquil assurait la présidence : cétait réservé au Christ, le véritable président. Il y a enfin une dimension qui nattire peut-être vraiment notre attention quau moment de manger le pain de communion. Pourquoi du pain et du vin? Pourquoi évoquer le corps et le sang de Jésus? Pour moi, il y a là résumé en quelques mots tout le mystère de lIncarnation. Le pain est au cur de notre alimentation, le vin est au cur de notre fête. Le corps cest nous, cest tout notre être avec ce qui le caractérise, le sang cest la vie qui circule et nous permet dagir. Manger ce pain, boire à cette coupe cest reconnaître que Jésus vivant ne se retrouve que dans ce qui fait le cur de nos vies et de nos fêtes, quil ne peut agir quà travers ce qui constitue notre être, notre personnalité, notre souffle. Mais il y a plus. Quand je mange le pain, quand je dis Amen, je dis oui à ce qui constitue ma vie, jaccepte de manger tout ce qui se trouve dans mon assiette, les choses magnifiques comme celles qui le sont moins, tout comme Jésus a dit oui à la sienne, tout comme il a bu la coupe jusquà la lie. Il y a parfois dans mon assiette des choses amères. Les mangerai-je? Tout? Cest une véritable croisée des chemins. En ce moment, je pense à des parents qui ont dit oui à lamour de la vie, jusquà accepter et soutenir un enfant trisomique ou ayant lacidose lactique. Ils ont vraiment choisi la vie. Je me permets une prière :
« Seigneur, comme tu las fait, permets-moi de mettre
la main à la pâte, et de boire le calice de ma vie jusquau
bout, avec ses fêtes et sa lie. » ANDRÉ GILBERT |
|
| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés | Présence
Magazine © 2003 www.cebl.org 17 juin 2003
|
||