|
|
||
|
|
|
|
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 88 (2003). |
Un Dieu de la terre 13 avril 2003 « Il leur dit: Mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez. » (14, 34) Un jour, un collègue de travail ma dit: « Toi, tu es un intellectuel. » Cette phrase énigmatique ne fut comprise que lorsquil ajouta: « Toi, tu naimes pas les voitures, cest simplement un moyen daller du point A au point B. Pour moi, au contraire, cest bien important. Je suis très matérialiste! » Était-ce un compliment? Pas du tout. Cest comme si on me disait: « Tu nest pas de cette terre! » Pourtant, mon cheminement personnel nest quune longue marche pour découvrir le mystère de cette terre, là seulement où Dieu se laisse découvrir. Et lévangile de la Passion le proclame avec force, et même avec violence. Quand nous relisons ces chapitres 14 et 15 de Marc, nous sommes surpris du visage de Jésus qui sy dégage: il ny a plus ce thaumaturge qui guérit les gens à gauche ou à droite, chasse les démons, enseigne à des foules qui lacclament, et apparaît en quelque sorte comme un être « à part ». Pour la première fois, il nest quun humain, et rien nest facile pour lui. Ce qui retient lattention, cest limpuissance de Jésus. Lui qui connaissait bien les gens, comment a-t-il pu se tromper dans son choix de Judas comme disciple? Il est effrayé et angoissé devant ce qui lattend. Il ne veut pas mourir, car il tient comme nous à la vie: « Je voudrais tant que ça narrive pas! » Une fois menotté, il ne sera quun jouet entre les mains des autorités. Où est donc celui qui chassait les démons et transformait les malades? On lui donne des coups de poings, on lui crache au visage, on le flagelle, on le ridiculise. La figure de Jésus est si loin de celle dun héros: non seulement il sera trop faible pour porter sa croix, mais il mourra plus tôt que les autres malfaiteurs, au point que Pilate sera surpris. Voilà quil est comme nous. Ce qui ma plus particulièrement étonné, cest la violence qui se dégage tout au long du récit quon en fait. La violence commence dès le début sur des questions dargent sur le parfum répandu. Comment décrire la violence dun disciple qui embrasse son maître avec la parole respectueuse: « Maître », et quen fait il vient de lui donner le baiser de la mort? Violence dans les propos de Pierre qui ne sait plus sur la tête de qui jurer quil ne connaît pas Jésus, et qui éclatera en sanglots, inconsolable devant ce quil vient de faire. Violence dun procès où tout est déjà décidé davance, sans mentionner tous les sévices physiques de larmée romaine. Violence dans la scène des gens qui observent la scène avec un certain mépris: comment peut-on être si dur devant un être faible et vulnérable, surtout quand cet être a passé sa vie à aider les gens et à les aimer? Une scène vient pour moi sceller cette violence: après avoir hurlé le « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné » du Psaume 22, Jésus meurt en lançant un grand cri. Sans savoir pourquoi, les larmes me coulaient en relisant ce récit de la passion. Cest sans doute lâge, me disais-je, jusquà ce quon me fasse remarquer: « Nest-ce pas plutôt parce que tu y reconnais un peu de toi-même, un peu des gens que tu connais, un peu de ton monde? » Cest vrai, je souffre de mes propres reniements. Je souffre de linconscience des gens et de leur souffrance; un père de la région, qui venait dapprendre que son fils avait abattu froidement dans leur chalet un couple de retraités, na rien trouvé dautre à dire: « Cest vrai, cest stupide ce quil a fait », puis il est parti sacheter une caisse de vingt-quatre bouteilles de bières pour se saouler. Quand le journal me fait un reportage sur lAfrique et de ces régions complètes qui meurent de faim, en prenant soin de décrire leur désespoir et labsence de solutions, je le referme aussitôt, car ça me fait trop mal. Cette passion-souffrance nexisterait pas si la passion-désir nétait pas si vive, ce désir issu de nos entrailles. On le voit chez Jésus: désir de la communauté fraternelle et chaleureuse lors de son derniers repas, désir dun groupe de soutien lorsquil appelle ses disciples à laccompagner dans la prière, désir dun monde renouvelé à travers son témoignage sur le messie à son procès et surtout la finale du Psaume 22. Passion-désir et passion-souffrance vont de pair, et ne peuvent naître que si je mouvre totalement à toutes les dimensions de ce qui fait la trame de ma vie. On voudrait fuir ce monde et retrouver Dieu au ciel, alors que cest au coeur de cette terre, à travers ce cri qui monte de nos entrailles, quIl se laisse découvrir. Voilà pourquoi, après avoir entendu le grandi cri de Jésus qui exprime un désir si grand quil est souffrance, un désir qui appelle la résurrection, le centurion sécria: « Vraiment, cet homme était fils de Dieu! » ANDRÉ GILBERT |
|
| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés | Présence
Magazine © 2003 www.cebl.org 8 avril 2003
|
||