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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 88 (2003).

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Un Dieu de la terre

13 avril 2003
Année B: Dimanche des Rameaux et de la Passion
Marc 14, 1 - 15, 47

 « Il leur dit: “Mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez”. » (14, 34)

Un jour, un collègue de travail m’a dit: « Toi, tu es un intellectuel. » Cette phrase énigmatique ne fut comprise que lorsqu’il ajouta: « Toi, tu n’aimes pas les voitures, c’est simplement un moyen d’aller du point A au point B. Pour moi, au contraire, c’est bien important. Je suis très matérialiste! » Était-ce un compliment? Pas du tout. C’est comme si on me disait: « Tu n’est pas de cette terre! » Pourtant, mon cheminement personnel n’est qu’une longue marche pour découvrir le mystère de cette terre, là seulement où Dieu se laisse découvrir. Et l’évangile de la Passion le proclame avec force, et même avec violence.

     Quand nous relisons ces chapitres 14 et 15 de Marc, nous sommes surpris du visage de Jésus qui s’y dégage: il n’y a plus ce thaumaturge qui guérit les gens à gauche ou à droite, chasse les démons, enseigne à des foules qui l’acclament, et apparaît en quelque sorte comme un être « à part ». Pour la première fois, il n’est qu’un humain, et rien n’est facile pour lui.

     Ce qui retient l’attention, c’est l’impuissance de Jésus. Lui qui connaissait bien les gens, comment a-t-il pu se tromper dans son choix de Judas comme disciple? Il est effrayé et angoissé devant ce qui l’attend. Il ne veut pas mourir, car il tient comme nous à la vie: « Je voudrais tant que ça n’arrive pas! » Une fois menotté, il ne sera qu’un jouet entre les mains des autorités. Où est donc celui qui chassait les démons et transformait les malades? On lui donne des coups de poings, on lui crache au visage, on le flagelle, on le ridiculise. La figure de Jésus est si loin de celle d’un héros: non seulement il sera trop faible pour porter sa croix, mais il mourra plus tôt que les autres malfaiteurs, au point que Pilate sera surpris. Voilà qu’il est comme nous.

     Ce qui m’a plus particulièrement étonné, c’est la violence qui se dégage tout au long du récit qu’on en fait. La violence commence dès le début sur des questions d’argent sur le parfum répandu. Comment décrire la violence d’un disciple qui embrasse son maître avec la parole respectueuse: « Maître », et qu’en fait il vient de lui donner le baiser de la mort? Violence dans les propos de Pierre qui ne sait plus sur la tête de qui jurer qu’il ne connaît pas Jésus, et qui éclatera en sanglots, inconsolable devant ce qu’il vient de faire. Violence d’un procès où tout est déjà décidé d’avance, sans mentionner tous les sévices physiques de l’armée romaine. Violence dans la scène des gens qui observent la scène avec un certain mépris: comment peut-on être si dur devant un être faible et vulnérable, surtout quand cet être a passé sa vie à aider les gens et à les aimer? Une scène vient pour moi sceller cette violence: après avoir hurlé le « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » du Psaume 22, Jésus meurt en lançant un grand cri.

     Sans savoir pourquoi, les larmes me coulaient en relisant ce récit de la passion. C’est sans doute l’âge, me disais-je, jusqu’à ce qu’on me fasse remarquer: « N’est-ce pas plutôt parce que tu y reconnais un peu de toi-même, un peu des gens que tu connais, un peu de ton monde? » C’est vrai, je souffre de mes propres reniements. Je souffre de l’inconscience des gens et de leur souffrance; un père de la région, qui venait d’apprendre que son fils avait abattu froidement dans leur chalet un couple de retraités, n’a rien trouvé d’autre à dire: « C’est vrai, c’est stupide ce qu’il a fait », puis il est parti s’acheter une caisse de vingt-quatre bouteilles de bières pour se saouler. Quand le journal me fait un reportage sur l’Afrique et de ces régions complètes qui meurent de faim, en prenant soin de décrire leur désespoir et l’absence de solutions, je le referme aussitôt, car ça me fait trop mal.

     Cette passion-souffrance n’existerait pas si la passion-désir n’était pas si vive, ce désir issu de nos entrailles. On le voit chez Jésus: désir de la communauté fraternelle et chaleureuse lors de son derniers repas, désir d’un groupe de soutien lorsqu’il appelle ses disciples à l’accompagner dans la prière, désir d’un monde renouvelé à travers son témoignage sur le messie à son procès et surtout la finale du Psaume 22. Passion-désir et passion-souffrance vont de pair, et ne peuvent naître que si je m’ouvre totalement à toutes les dimensions de ce qui fait la trame de ma vie. On voudrait fuir ce monde et retrouver Dieu au ciel, alors que c’est au coeur de cette terre, à travers ce cri qui monte de nos entrailles, qu’Il se laisse découvrir. Voilà pourquoi, après avoir entendu le grandi cri de Jésus qui exprime un désir si grand qu’il est souffrance, un désir qui appelle la résurrection, le centurion s’écria: « Vraiment, cet homme était fils de Dieu! »

ANDRÉ GILBERT
Aylmer

 

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