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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 88 (2003).

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Entre terre et ciel

6 avril 2003
Année B: 5e dimanche du Carême
Jean 12, 20-33

 « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les humains. » (v. 32)

La fête de Pâques approche. Pour Jésus aussi dans l’évangile de Jean. Jésus est à Jérusalem pour la pâque, qui sera la sienne, le passage de la croix à la gloire, l’élévation qui est à la fois mort et résurrection. Voici que des Grecs, gens de culture païenne mais proches du judaïsme, veulent voir Jésus. Une requête toujours actuelle, autour de nous, même en nous. Mais l’accès à Jésus, curieusement, passe par ses disciples, Philippe puis André, comme dans une course à relais; comme si la bonne nouvelle ne pouvait passer que par des témoins personnels, de personne à personne. Au début de l’évangile de Jean, Philippe déjà a conduit Pierre à Jésus et André a conduit Nathanaël (1, 40-45). Et Philippe avait été guidé vers Jésus par Jean le Baptiste. Ailleurs en Jean, le témoignage de la Samaritaine mènera les gens de son village jusqu’à Jésus (4, 39), puis ils verront par eux-mêmes. L’accès à Jésus passe par les réseaux, encore aujourd’hui. Car cette bonne nouvelle n’est pas d’abord une idée, un programme, mais quelqu’un, qui fait entrer dans une communion fraternelle. Les liens personnels se trouvent autant au début de la quête de Jésus qu’à son terme.

     Ce réseau va s’élargir à mesure, dans sa composition même, comme l’histoire le montrera. Maintenant, déjà des gens d’une autre culture, des Grecs, s’intéressent à Jésus, alors que Jean présente aussi la foule des Juifs qui veulent le rencontrer. Il n’est pas surprenant que ce texte se termine par l’affirmation de l’universalité de la croix, là où Jésus, élevé de terre, attirera à lui tous les humains. La croix, plantée en terre, entre terre et ciel, comme réalité et symbole de convergence, de rassemblement. Cela est encore plus vrai aujourd’hui où la foi en Jésus est partagée par des personnes de tous les continents, dans une communion plus universelle, plus variée dans sa rencontre des cultures qu’elle ne l’a jamais été dans l’histoire.

     La réponse à cette demande de voir Jésus peut sembler étonnante. Elle n’offre pas un contact immédiat. Il est question plutôt de l’heure venue, celle de la glorification du Fils de l’homme, et du grain de blé qui meurt et porte fruit. Face à la demande, un signe est proposé, celui de la croix, celui du mystère pascal, dans son mouvement de don, de la mort à la vie. Un signe à contempler, mais aussi auquel participer. Car suivre Jésus, c’est entrer dans ce même mouvement qui renverse les valeurs habituelles: celui qui aime sa vie la perd, celui qui s’en détache la garde. L’engagement à la suite de Jésus appelle à entrer dans une nouvelle dynamique, faite de décentrement de soi et de risque. S’accrocher à soi, par peur de se perdre, mène au contraire à la perte de soi. Alors que la logique du don de soi, paradoxalement, conduit à une vie abondante. Voir Jésus, puis le suivre: il s’agit là d’un être-avec, jusqu’au bout, jusqu’au fruit abondant, car là ou je suis, dit Jésus, sera aussi mon serviteur. Aux disciples qui risquent est promis une transformation de soi, sous l’amour bienveillant du Père.

     Mais cette communion à la croix et à la gloire du Christ inclut aussi le passage par le moment de trouble, par l’hésitation à aller plus loin. Jésus lui-même est passé par là: devant cette heure venue, il est bouleversé. Il est tenté de fuir cette heure, cette ultime confrontation. Puis il se ressaisit et choisit résolument de faire face. On retrouve ici en Jean des éléments que les autres évangiles ont mis dans la scène de l’agonie au jardin des Oliviers. Ils trouvent leur lieu juste en cette finale de la première partie de Jean, qui sera suivie par l’entrée dans la Passion comme telle. La fête de Pâque se rapproche, et la pâque de Jésus aussi.

     Si lui-même a dû traverser ce moment de trouble intérieur, nous n’avons pas à nous étonner de nos propres périodes d’incertitude et d’hésitation devant des choix à faire. Il n’y a pas à en être gêné, comme si cela disait un manque de foi. Ces passages douloureux font partie du mouvement pascal, de la dynamique du don. Nous ne sommes ni des automates ni des surhommes. Dans les temps de crise, mieux vaut reconnaître et nommer nos peurs pour mieux les traverser et avancer jusqu’au bout, sur l’autre rive. Aucune technique spirituelle ne peut nous assurer une traversée de la nuit qui serait plaisante ou rapide. D’ailleurs, si elle le faisait, elle mériterait notre méfiance car elle risquerait de nous garder dans l’illusion et empêcherait une véritable nouvelle naissance. La croix reste plantée en terre, dans notre terre.

     La fête de Pâques approche. Pour nous aussi. Jean nous invite à nous y préparer de l’intérieur, dans le regard contemplant un signe enraciné et élevé, dans l’accueil d’un mystère de mort et résurrection, comme un grain de blé tombé en terre qui donne beaucoup de fruit.

DANIEL CADRIN
Montréal

 

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