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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 86 (2002). |
Les brebis noires de la famille 24 décembre 2002 « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara [...] » (v. 1-3) Une simple comparaison de la généalogie de Matthieu avec celle de Luc 3, 23-38 montre quelles ne concordent à peu près pas. Il est fort possible quune fois la messianité de Jésus reconnue dans la foi, on ait eu recours à des listes plus ou moins officielles pour rendre compte de la lignée de ses ancêtres. Historiquement parlant, comme Jésus était dorigine très humble, on ne le connaissait que comme fils de Joseph (Luc 4, 22) ou de Marie (Marc 6, 3). Ici, il est intéressant de comparer la façon de présenter Sophonie (1, 1), duquel on nomme jusquà larrière-arrière-grand-père, avec celle dAmos dont on ne parle même pas du père. Le premier est un noble, lautre non. Tout cela pour dire que les évangélistes avaient toute liberté pour parler des ancêtres de Jésus. Or, la généalogie de Matthieu a ceci de particulier que, dans ce genre littéraire où on na coutume de nommer que des hommes, elle comprend cinq femmes. Et pas nimporte quelles femmes. On se serait attendu à trouver des dames prestigieuses, des matriarches telles que Sara ou Rébecca, des héroïnes comme Débora ou Judith. Rien de tel. Cest assez intrigant. Il y a dabord Thamar (v. 3). Delle, la Bible parle en Genèse 38 (voir aussi Ruth 4, 12). Elle était la bru de Juda, qui avait trois fils. Mariée à laîné puis au deuxième, elle les avait vu mourir tous les deux. La loi obligeait son beau-père à la donner en mariage au troisième, pour quelle ait une descendance. Mais celui-ci sy refusa, il ne voulait pas voir mourir le dernier. Thamar, alors, vraisemblablement une femme dorigine païenne ou cananéenne, usa de subterfuge. Elle se déguisa en prostituée, se fit accoster par le beau-père - qui ne la reconnut pas - et obtint ainsi de lui la descendance à laquelle elle avait droit. Païenne et ratoureuse, victime du non-respect de la loi, et usant de sa sexualité pour obtenir justice, Thamar est la première ancêtre nommée de Jésus. Puis Matthieu mentionne Rahab (v. 5a). De celle-là la Bible parle en Josué 2 et 6. Dorigine païenne elle aussi, elle exerçait la prostitution à Jéricho. Un jour, elle reçut deux clients qui sadonnaient être des espions envoyés par Josué pour reconnaître la ville. Ceux-ci furent dénoncés mais Rahab les protégea et leur sauva la vie, service quils lui rendirent à leur tour quand, plus tard, la ville fut détruite. Païenne et de bon coeur, vivant de lexercice de la sexualité, Rahab est la deuxième ancêtre nommée de Jésus. Suit le nom dune autre femme, Ruth (v. 5b). De celle-là la Bible parle dans le livre qui porte son nom. Païenne elle aussi, elle était du pays de Moab. Elle avait épousé le fils dun couple originaire de Bethléem. Après la mort de son mari et de son beau-père, elle prit le parti de suivre sa belle-mère qui avait décidé de retourner chez elle. Arrivée là, cependant, veuve et sans enfant, ne voulant être à charge de personne, elle entreprit de se trouver un mari. Découvrant un propriétaire terrien à laise et compatissant, elle attendit quun bon soir, voulant veiller sur sa récolte, il décide de coucher sur place pour se glisser sous son manteau. Lui qui sétait couché célibataire se réveilla marié! Païenne, attachée à sa belle-mère, démunie mais pleine de ressources et nhésitant pas à se servir de sa sexualité pour assurer son avenir, Ruth est la troisième ancêtre nommée de Jésus. La suivante nest pas nommée dans la généalogie (v. 6b). La Bible parle delle et la nomme en II Samuel 11-12. Cette Bethsabée était la femme, vraisemblablement dorigine païenne, dun général de David, Urie le Hittite. Le saint roi en eut envie, un soir quil la vit de loin dans son bain. Il lenvoya prendre, coucha avec elle et sarrangea pour faire périr son mari. Païenne, victime innocente de la violence sexuelle dun roi, Bethsabée est la quatrième ancêtre nommée de Jésus. La dernière, dont le nom est peut-être dorigine cananéenne, donna naissance à Jésus (v. 16). Comme lexplique ensuite Matthieu, elle devint enceinte alors quelle était juridiquement mariée à Joseph, mais avant quils aient entrepris la vie commune. Ainsi sujette à toutes sortes de rumeurs, Marie est la mère de Jésus. Lobjectif de lévangéliste, en faisant entrer ces cinq femmes dans la généalogie de Jésus, est clair. Il voulait montrer que, tout en étant inséré dans une lignée propre au messie dIsraël, le Nazaréen avait vécu en continuité avec ce quavaient vécu plusieurs de ses ancêtres. A lire cette suite de noms, on comprend la qualité de ses relations avec les femmes quil avait rencontrées, la prédilection du Règne pour les rejetés - « les collecteurs dimpôts et les filles publiques entreront avant vous dans le Règne de Dieu (Matthieu 21, 31) - et son ouverture aux païens. Selon lévangéliste, impossible de comprendre Jésus et de devenir à son tour homme ou femme de compassion si on ne reconnaît pas les meurtrissures qui marquent lhistoire de sa famille et sa propre histoire. Noël fête lentrée des brebis noires dans la famille de Dieu. ANDRÉ MYRE |
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