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Présence

Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 81 (2002).

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Un don qui circule

12 mai 2002
Année A : 7e dimanche de Pâques
Jean 17, 1b-11a

 « Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils […] » (v. 1)

Les longs discours de Jésus dans l'Évangile selon Jean, avec leur caractère à la fois poétique et théologique, sont souvent difficiles. Le langage semble souvent répétitif, circulaire, à la frontière de l'abstraction, jouant avec des grands thèmes et symboles, de la lumière à l'eau vive en passant par le monde, la chair et l'élévation. On a beau les relire, ils échappent à notre saisie. Ce langage dépaysant ne nous est pas familier, et pourtant il veut manifester une réalité profonde, le mystère de Jésus et son lien au Dieu vivant ainsi qu'à ses disciples.

     Pour l'entrée et la croissance dans la vie spirituelle, nous sommes plus habitués à des approches et langages d'ordre affectif ou pratique, centrés sur l'individu dans son rapport à Jésus ou à une source d'être. Qu'est-ce que je ressens, comment discerner, que faut-il faire, quels exercices mènent à la troisième étape, quelle est la volonté de Dieu sur moi… Le langage de Jean est différent et paradoxal: il met ensemble des réalités souvent séparées, non reliées: le monde de la connaissance et celui des relations.

     Dans ce texte du chapitre 17, il est question de connaissance, de savoir: même la vie éternelle est présentée comme une connaissance de Dieu; et les disciples sont ceux qui savent et qui croient en Jésus le Fils. Connaissance qui porte sur le Père et le Fils. Mais ces paroles sont insérées dans un discours qui parle avant tout du don, qui revient dix fois dans ces versets. Le Père donne au Fils, le Fils reçoit et donne aux disciples, eux-mêmes donnés. La vie, le nom, les hommes, la parole, tout est donné. Le Père, le Fils et les disciples participent à un ensemble de relations qui bâtit une solidarité radicale et fondamentale, comme des racines et un fondement. Ils sont inclus dans une sorte d'échange où circulent les biens, qui ont leur source dans le Père et transitent par le Fils pour être partagés parmi les êtres vivants.

     Cet échange, ce don qui va de l'un à l'autre, est relié de façon essentielle à une gloire, que le Fils reçoit. Cette gloire, en Jean, est celle du Fils en croix. La croix est le lieu crucial, le passage obligé, l'heure finalement arrivée, où le nom de Dieu, c'est-à-dire son visage le plus vrai, est montré au monde. Croix et gloire, comme si le crucifié était en même temps le ressuscité, ces deux faces ne se comprenant pas l'une sans l'autre, mystère pascal au cœur des Écritures et de nos vies.

     Ainsi, ces grandes considérations spirituelles sur le don, la connaissance, le Père et le Fils, ne sont pas seulement de belles thématiques pour nourrir une vie intérieure, qui serait détachée de ce qui se passe. Car elles se rattachent à un événement, elles ont leur origines et leur sens dans l'événement de la croix, qui est le don par excellence, celui du serviteur qui donne sa vie, librement. Ces discours précèdent d'ailleurs le récit de la passion, ou plutôt s'y inscrivent, car ils sont situés au moment du dernier repas de Jésus avec les siens, après le lavement des pieds, et sont suivis par son arrestation. L'heure est venue, celle de la gloire et du don, mais cette heure de lumière est celle de la nuit.

     Paradoxes, contrastes entre la grandeur des questions abordées, vie éternelle, glorification, distance face au monde, et la troublante et douloureuse réalité de ce qui advient: un homme aimant et pacifiant fait ses adieux à ses proches, avant d'être jugé et exécuté, injustement, par des pouvoirs politiques et religieux ligués entre eux.

     Entre, d'une part, ce qui se donne à voir, ce qui se prépare et vient, et d'autre part, les enjeux vitaux, le sens même de ces événements, il n'y a pas coïncidence immédiate et perceptible. Il y a un écart, pour le travail du sens, pour la quête incertaine, pour l'ouverture au don et l'entrée dans un croire, verbe en Jean qui requiert toujours un sujet personnel. Cette recherche est centrée sur la figure de Jésus élevé en croix, à déchiffrer, pour le reconnaître comme l'envoyé d'un Autre, comme le Fils, celui qui reçoit sa vie d'un Autre et la partage. Ce Fils n'existe pas en lui-même, par lui-même seulement. Son être se définit dans une double relation: aux humains qui lui sont donnés comme frères et sœurs, comme amis, et pour qui il se donne, et à son Père céleste qui lui donne la gloire, c'est-à-dire la résurrection. Ainsi la croix est-elle carrefour, par lequel passer pour accéder à la connaissance du Dieu vivant et recevoir une vie nouvelle, donnée.

     Les longs discours de Jésus en Jean, à travers même leurs méandres où circule la vie offerte, veulent peut-être nous aider à faire le long passage de l'aveuglement au regard croyant. Pour mieux saisir, en y revenant de façon « spiralaire », ce qui est en jeu dans la connaissance et le don. Et pour nous inclure, peu à peu, dans cet échange, nous qui restons dans le monde pour manifester, à notre tour, le Nom.

DANIEL CADRIN
Montréal

 

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