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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 81 (2002).

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Condamnés à être marginaux

5 mai 2002
Année A : 6e dimanche de Pâques
Jean 14, 15-21

 « Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous: c'est l'Esprit de vérité. » (v. 16-17)

Les textes anciens sont souvent d'approche difficile. Jean en est un bel exemple. On a beau essayer de le traduire convenablement, il laisse souvent une drôle d'impression aux lectrices ou lecteurs d'aujourd'hui. Prenons le langage de l'amour. Comment ne pas ressentir un certain malaise devant ces expressions johanniques qu'on pourrait résumer ainsi: Aimez-moi et faites ce que je vous dis. Pourtant, sous des couleurs d'un autre âge, Jean se révèle étonnamment moderne, remarquablement mordant.

     « Vous suivrez mes préceptes, si vous m'aimez », écrit Jean en faisant parler le Ressuscité, comprenons: Qui partage son échelle de valeurs vivra dans le même sens que lui. Aimer Jésus, à deux mille ans de distance, a peu à voir avec le sentiment et tout avec des choix similaires, une lecture semblable de la vie, des prises de position comparables face à la société, la politique, l'économie, la dimension religieuse de la vie. Ce que Jean appelle amour pourrait s'exprimer en terme de solidarité, ce qu'il nomme précepte pourrait être traduit par direction, orientation. Le Nazaréen, fait Seigneur dans la dimension de Dieu, a eu un ensemble de réactions précises face au système de vie mis en place par ses contemporains; l'aimer aujourd'hui, c'est vivre de façon équivalente.

     Mais, direz-vous, est-ce possible de lui ressembler? Oui, répond Jean, parce qu'est donné le Souffle de vérité ou dynamisme qui donne de la confiance. Et on est ici au cœur de la foi chrétienne. Il y a, chez certains humains, telle chose qu'un goût de vivre dans une certaine direction, une force de réaction contre le mal du monde, une poussée qui envoie vers les autres, un courant d'énergie qui fait rêver d'un monde meilleur. C'est une explication donnée depuis deux millénaires à un fait mystérieux: des humains de toutes conditions ou cultures se reconnaissent par le fond dans ce qu'a vécu l'homme de Nazareth et trouvent en elles-mêmes, en eux-mêmes, des ressources importantes qui les poussent à vivre comme lui. C'est ce que Jean appelle le Souffle de vérité. C'est cette drôle de réalité, aussi mystérieuse que le souffle du vent, sur laquelle on ne peut mettre la main parce qu'elle est insaisissable, sur laquelle on ne peut s'appuyer parce qu'elle est immatérielle, mais qui se révèle d'une force incroyable parce qu'elle peut, à travers l'histoire, mettre des humains en mouvement et leur faire vivre des choses semblables à Jésus.

     « Vous, vous le connaissez, ce souffle, écrit Jean, parce qu'il reste avec vous et qu'il est en vous. » Voilà la racine de la fraternité chrétienne, l'explication de la foi, le moteur de l'engagement à la suite de Jésus. Ceux qui en sont animés le connaissent, parce qu'ils en éprouvent le dynamisme au cœur de leur personnalité, et ils le reconnaissent chez certains et certaines autour d'eux, parce qu'ils les voient vivre de façon semblable. Et le premier signe qu'ils en ont, le seul en vérité que donne l'évangéliste, c'est que « le monde ne peut [l']accueillir car il ne le voit pas et ne le connaît pas ». Sont de Jésus celles et ceux que le Souffle a rendu capables, comme Jésus, de se démarquer du monde.

     Sont donc ses frères et mes sœurs celles et ceux qui, à la manière de Jésus, vivent en retrait des valeurs qui animent leur société. Des marginaux, voilà ce qu'ils sont. Cherchant à vivre hors du monde dans le monde, hors de l'Église dans l'Église, hors de la société de consommation dans la société de consommation. Ils ont d'autres priorités que celles du monde qui les entoure. Ils lisent la réalité par en-bas, à partir de la misère des pauvres, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs. Ils mettent toujours l'humain avant les systèmes, l'Évangile avant l'institution, la justice avant le droit. Ils refusent, à moins d'être infidèles à eux-mêmes, de laisser quoi que ce soit d'autre que le Souffle diriger leur vie, qu'il s'agisse d'argent ou de besoin de sécurité, de pouvoir ou de désir de domination, de plaisir ou de recherche de confort. Ils aiment leur famille, ils ont joie à rencontrer leurs amis, mais ils se reconnaissent surtout dans celles et ceux qu'ils sentent animés du même Souffle qu'eux.

     Et de nos jours leur marginalité, ce qui n'est pas sans les étonner, a toutes sortes de facettes. Ils sont minoritaires dans une Église déjà minoritaire dans sa société; ils vivent leur vie de façon assez isolée par rapport à l'institution qui se réclame de Jésus; ils se savent entièrement d'Église, mais sans les services dont ils auraient besoin pour exprimer pleinement leur foi. Par ailleurs, encore plus minoritaires dans leur société, ils y rencontrent beaucoup de frères et de sœurs, sous l'emprise directe du Souffle de vérité, gens profondément fidèles aux orientations de Jésus, mais qui ne veulent rien savoir de la religion et qui se demandent pourquoi ces drôles de « cathos » tiennent encore le fort. Impossible de vivre pleinement la fraternité avec les autres dans l'Église ou les autres ailleurs.

     Condamnés à être marginaux.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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