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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 80 (2002). |
À vous de jouer! 14 avril 2002 « Mais il disparut à leurs regards. » (v. 31) « Deux disciples faisaient route [...]. » C'est fini et bien fini. Il a fallu trois jours pour s'en convaincre, mais c'est vraiment la fin. Ils marchent en direction de leur village, Emmaüs. Et, surtout, ils tournent le dos à Jérusalem. Là est survenu quelque chose qui leur est resté en travers de la gorge. L'événement les attriste mais ils arrivent néanmoins à en parler. C'est l'heure du bilan, du « post-mortem », comme on dit familièrement. Leur raison d'être à Jérusalem n'est plus. L'avenir est ailleurs. Où donc? « Jésus lui-même s'approcha [...]. » Sans même l'avoir invoqué, voilà le Seigneur présent à leurs côtés. Aucune prière, aucune incantation, aucun rite. Jésus arrive au coeur du désespoir, du rêve déçu, de l'illusion dégonflée. Et il s'informe: « De quoi causiez-vous donc, tout en marchant? » Il s'intéresse à ce que vivent les deux marcheurs. Au fait, pourquoi leur pose-t-il cette question? Ne se doute-t-il pas de leur sujet de conversation? Peut-être... Mais il les invite à lui en parler. Il empêche ainsi Cléophas et l'autre disciple de s'enfermer dans la solitude de leur déception. Il ouvre une fenêtre sur autre chose, sur un ailleurs... « Quels événements? » Cette nouvelle question de Jésus va dans le même sens. Comment lui, capable d'expliquer les Écritures en long, en large et en travers peut-il ignorer « les événements de ces jours-ci »? Surtout qu'il en fut le principal intéressé! À nouveau, Jésus s'intéresse à ses interlocuteurs, à ce qu'ils vivent. Il vient les chercher et les invite à parler. « [...]cet homme était un prophète [...]. » La réponse des disciples prend l'allure d'une profession de foi... ambiguë. Malgré ce qui lui est arrivé à ce Jésus de Nazareth, ils demeurent convaincus qu'il était un authentique homme de Dieu. De la trempe des Jérémie et autres Zacharie, maltraités à cause de leur mission prophétique (Jérémie 20, 2; 2 Chroniques 24, 21). À cet égard, Cléophas et l'autre disciple avaient vu juste. Là où ça se gâte, c'est lorsqu'ils précisent la raison de leur déception: « Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël! » Libérateur, oui, mais dans quel sens? Dans le sens voulu par les foules espérant renverser le pouvoir romain? Dans le sens de Juda, motivé par un messianisme de type nationaliste? « Vous n'avez donc pas compris! » Jésus ne s'étonne pas de ce que disciples ne l'ont pas reconnu mais de ce qu'ils n'ont pas compris. Il faut dire que « leurs yeux étaient aveuglés ». Aveuglés par quoi? Le récit ne le précise pas. Mais tellement de choses peuvent aveugler. Au sens physique, ce peut être une lumière intense, un brouillard, de la poussière dans les yeux... Ce n'est manifestement pas le cas ici. L'aveuglement des disciples concerne Jésus. Ils le voient... sans le voir. Parce que leur regard est mal ajusté à lui. Parce qu'ils l'imaginent déjà comme un homme du passé, un prophète mort pour avoir trop parlé et agi à contre-courant. Ou comme un libérateur raté. Il leur faut aller au-delà de ces images pour que leur yeux s'ouvrent. Pour ce faire, la première étape est d'écouter celui-là même dont l'identité est en jeu. Jésus se lance dans un formidable exposé où il se révèle par les Écritures. À partir d'ici, l'évangéliste ne rapporte plus rien des paroles de Jésus. Il garde silence sur le contenu de l'enseignement adressé aux deux disciples. C'est peut-être une façon pour lui d'inciter le lecteur à plonger lui-même dans les Écritures afin d'y découvrir les traces de Jésus. « Quand il fut à table avec eux [...]. » La Parole ne suffit pas. Elle réchauffe le coeur mais n'ouvre pas totalement à l'intelligence de la foi. Il faut y joindre le geste. La référence est clairement eucharistique, avec la mention du rituel de la Cène: prendre le pain, le bénir, le rompre et le donner. Alors, les yeux s'ouvrent, achevant la reconnaissance du Seigneur préparée par le partage de la Parole. « [...] mais il disparut à leurs regards. » Au moment même où les disciples le reconnaissent, Jésus disparaît de leur regard. Un peu comme s'il disait « maintenant que vous êtes entrés dans le mystère de la foi, je n'ai plus ma place ici. Je me suis donné à vous en partageant le pain et le vin et en mourant sur la croix. Le sort en est jeté. L'avenir est entre vos mains. Mais vous n'êtes pas seuls. Je suis absent de votre regard, mais vous savez maintenant où me trouver, ou du moins, où me chercher. Vous avez ma Parole, vous avez mon Corps. À vous de jouer! » JEAN GROU |
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