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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 80 (2002). |
Entre voir et croire 7 avril 2002 « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » (v. 29) La figure de Thomas fait réagir. Ce disciple, qui a besoin de voir et de toucher pour croire, suscite la sympathie ou la réserve. Certains se reconnaissent en lui, comme s'il anticipait une réaction moderne face à l'affirmation croyante. Notre culture valorise comme sources d'autorité l'expérience personnelle et le primat du concret, du vérifiable. N'est réel que ce que j'ai perçu et ce qui est observable. En cela, Thomas nous est contemporain. Les affirmations des autres disciples ne lui suffisent pas; elles parlent d'une réalité qui n'est pas visible et tangible et qu'il n'a pas expérimentée. Son doute nous semble raisonnable et même exemplaire. D'autres voient plutôt Thomas comme un contre-modèle, moderne aussi mais disant bien les limites de notre culture. Il est la figure de l'homme borné et enfermé dans son petit monde, inconscient de la grandeur du réel, qui déborde nos perceptions. Voilà bien le mâle occidental, obsédé par la raison, incapable d'écouter ce que les autres disent et ne prenant en compte que les exigences de l'efficacité pragmatique. Ou d'un autre point de vue, Thomas est le sceptique fermé à l'expérience spirituelle et religieuse, l'incrédule de service qui fait mieux ressortir, en contraste, la valeur de notre piété. Pauvre Thomas! Il a le dos large pour porter nos revendications d'identification et nos distances critiques. Alors que, dans le texte, il n'est pas mentionné qu'il touche Jésus; et à la fin il affirme sa foi. Ni tout à fait empirique ou incrédule. Mais en même temps, nos réactions face à Thomas expriment des saisies qui ne sont pas sans fondement dans le texte de Jean, si on le considère dans son ensemble. Ce récit s'inscrit dans les manifestations de Jésus le vivant au jour de Pâques. Tout est concentré en un jour, de l'apparition à Marie de Magdala jusqu'à la Pentecôte où le Ressuscité envoie son Esprit sur les disciples rassemblées en un lieu clos. Et ce jour, il est toujours actuel. L'expérience croyante advient de plusieurs manières: le disciple bien-aimé ne voit que des signes, bandelettes et linge, et il croit. Marie voit un jardinier qu'elle ne reconnaît pas. Puis, la présence du Ressuscité advient quand les disciples sont rassemblés; elle est expérience de paix, refrain repris trois fois dans ce passage. Pour les disciples et Thomas, sont mis en évidence les mains et le côté de Jésus, qui renvoient à sa mort en croix. Qu'est-ce que croire? L'entrée dans le croire ne relève pas du mode de l'évidence. Signes, visage, paroles, expériences de paix, et la mémoire de la croix, sont offerts à notre regard, pour qu'il s'ouvre et interprète. Comme aujourd'hui. Mais ce croire est aussi éminemment une expérience personnelle. En Jean, il n'est jamais question de la foi. Ce n'est pas un thème général ou un objet à prendre et garder. Ce dont il est question, c'est d'un verbe, croire, qui demande toujours un sujet: les disciples, Thomas, vous, et ceux à venir. Ces derniers sont d'ailleurs qualifiés d'heureux; cette béatitude nous est adressée. Le verbe croire ne peut exister en lui-même. Il devient actif et agissant quand un individu, un groupe, est placé devant lui et lui fait donner sa mesure, celle d'une rencontre et d'une vie en abondance: ils commencèrent à croire, nous croyons, elle croyait, vous croirez. Cette approche de Jean rejoint une requête de notre temps. Elle souligne la dimension personnelle et expérientielle de l'itinéraire croyant. À Thomas, le Seigneur dit: non pas aie la foi, mais sois croyant. Et Thomas, par sa réponse, indique qu'il entre dans cette expérience, personnellement: mon Seigneur et mon Dieu. Par ailleurs, une limite de Thomas demeure, qui est nôtre aussi. La difficulté à faire confiance en la parole d'autrui, quand il n'y a pas de réalité visible, évidente, qui nous contraigne presque à croire. La parole d'autrui est fragile, située, elle n'a pas l'éclat du miracle, mais elle est aussi signe offert pour que nous croyions et ayons la vie. Paroles de Marie de Magdala aux disciples, la première à annoncer le Ressuscité, puis paroles des disciples à Thomas: paroles qui communiquent un esprit transformant et une découverte personnelle, parole des témoins qui ont transmis jusqu'à nous la nouvelle d'une rencontre. Thomas lui-même, par la suite, est parti sur les routes, très loin dit la tradition, pour communiquer cette paix et témoigner d'une croix glorieuse. Et encore aujourd'hui, il est là quelque part, cherchant à répondre à des gens qui lui demandent des preuves. Les seuls signes qu'il peut offrir, c'est lui-même et la communauté des siens, une paix qui se transmet, et la croix donneuse de vie. Et un appel à ouvrir le regard et à changer d'horizon, pour être heureux. DANIEL CADRIN |
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