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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 80 (2002).

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Il fait encore nuit

31 mars 2002
Année A : Dimanche de Pâques
Jean 20, 1-9

 « Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin, alors qu'il fait encore sombre. » (v. 1)

Les débuts de la foi chrétienne sont marqués d'obscurité. Noirceur, d'abord, de la conduite imposée par l'Empire aux esclaves trop empressés à le servir. Matthieu l'a bien senti qui fait recouvrir la terre de ténèbres à la mort de Jésus. Ténèbres du lâchage de tous, selon Marc, même celui des partisans les plus convaincus. Ténèbres effrayantes de l'abandon de Dieu lui-même: Pourquoi? Pourquoi?, se demanda le condamné en mourant. Ténèbres d'une vie fauchée pour avoir annoncé une ère de liberté; d'une mort atroce, humiliante de nudité à la face de tous; d'une mise en terre à la sauvette, pour éviter que la terre de Dieu ne soit profanée par le cadavre d'un terroriste pendant au bois.

     Il fait encore nuit quand Marie se rend au tombeau. Seule lueur d'humanité dans les ténèbres d'une mise à mort que l'histoire a l'indécence de répéter indéfiniment, souvent au nom de Dieu, toujours au nom de l'Empire. Pourquoi est-elle restée à Jérusalem, alors que les hommes ont fui vers la Galilée? pourquoi revenir au tombeau alors qu'il est trop tard pour parfaire un enterrement bâclé, hargneux, presque indigne d'un être humain?

     Est-il permis à un homme de suggérer qu'elle a agi en femme? Ou faut-il qu'il fasse toujours nuit et qu'au nom de l'égalité entre hommes et femmes on nie à Marie la densité féminine de son geste? Les hommes ont leurs façons, parfois émouvantes, d'être humains. Les femmes aussi. Et ces façons ne sont pas toujours les mêmes. Les femmes sont corps autrement que les hommes. Elles sont moins sensibles à son aspect machinerie harmonieuse, puissante, efficace. Elles font nécessairement l'expérience du sang. Elles apprennent, rapidement et d'expérience, sur elles et les autres, comment toucher, laver. Depuis toujours, elles apprivoisent les malades, soignent les blessés, rendent les derniers devoirs aux morts. Pourquoi Marie est-elle restée à Jérusalem? Pourquoi est-elle allée au tombeau? Certainement parce qu'elle avait aimé le Nazaréen. Elle voulait le pleurer, signe d'humanité, geste traditionnel des femmes, expression de son profond désarroi, lueur tremblotante au milieu d'épaisses ténèbres.

     Le geste de Marie a été jugé tellement significatif que tous les évangélistes le rapportent. Ils en font l'occasion d'une visite angélique au cours de laquelle est proclamée la résurrection de Jésus, ou même, comme c'est le cas chez Matthieu ou Jean, d'une apparition du ressuscité en personne. Pourtant, il subsiste une ombre, quelque obscurité, irait-on jusqu'à parler de ténèbres? En effet, dans tous les récits évangéliques, la visite de Marie au tombeau n'a de sens que par rapport aux expériences des hommes. Ici, par exemple, Jean prend un raccourci historique en situant Pierre et l'autre disciple à Jérusalem le matin de Pâques. De fait, c'est seulement après avoir repris leur métier de pêcheurs et avoir été rencontrés par le Seigneur que les partisans de Jésus reviendront à Jérusalem, et que Marie les conduira au tombeau. Mais il est évident que la visite des hommes prend le pas sur celle de leur compagne. Même chose par rapport au récit qui suit: l'apparition du Christ à Marie pâlit par rapport à celle aux disciples (le titre de disciple n'est jamais explicitement attribué à une femme dans le Nouveau Testament), elle est même orientée vers cette dernière. Et, encore plus troublant, l'expérience de Marie est complètement passée sous silence dans l'énumération des apparitions offerte par Paul en 1 Corinthiens 15, 5-8. Pourquoi alors avoir parlé d'elle si c'est ensuite pour la reléguer dans le silence de l'obscurité?

     Oui, les débuts de la foi chrétienne sont bien marqués d'obscurité. On dirait que le Christ ressuscité a moins de marge de manoeuvre que le Jésus de Nazareth. Ce dernier accepte de contrevenir aux façons de faire du temps en touchant des femmes en publics, ou en se faisant même accompagner de femmes qui n'hésitaient pas à mettre de leurs biens au service du groupe. On devine le scandale. Mais le Christ, tout en leur donnant signe de reconnaissance, semble les remettre à leur place, la seconde par rapport aux hommes. Et d'aucuns actuellement ne se gênent pas pour y déceler une décision ferme, incontournable, irrévocable. Il fait encore nuit pour les femmes d'aujourd'hui.

     Pourtant, la pierre est toujours enlevée du tombeau. Il suffit de regarder pour voir, et croire. Et le tombeau est toujours là, vide. Les hommes sont partis ou, s'ils y sont encore, si peu nombreux; ils sont silencieux ou, s'ils parlent, tellement insignifiants. Mais les femmes, elles, y sont, nombreuses, qui savent rassembler, toucher, dire l'amour, envoyées pour rencontrer la vie, qui est ailleurs, pour rejoindre les disciples, qui s'ignorent encore. C'est la victoire du ressuscité, le signe de l'identité entre Jésus et le Christ. Il ne reste qu'à voir et croire et nul besoin de la permission de personne pour en tirer les conséquences.

     En attendant, il fait encore nuit.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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