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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 85 (2002). |
Les intérêts de la foi 17 novembre 2002 « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. » (v. 14) LÉvangile, on le sait, est affaire dinterprétation. Cest particulièrement vrai du texte sur les talents. Et, ici plus quailleurs, il y va de ma vie, de votre vie. Il est en effet des domaines où tout être humain le moindrement sérieux se doit de vivre dans la direction de ce quil pense. Et de vivre ainsi le fait, le façonne, le transforme, contribue à donner forme à sa personnalité. Cest ici que le sens de la vie se joue, cest pourquoi il nest pas permis de penser nimporte quoi, ni dinterpréter lÉvangile nimporte comment. Jai donc à décider de ce que veut dire la parabole des talents, donc à faire un choix parmi de multiples façons de la comprendre et, ce faisant, à orienter ma vie. Le texte porte sur lessentiel: les attentes de Dieu par rapport aux croyants, désignés dans lÉvangile comme ceux qui ont reçu une grande richesse, à savoir la foi ou confiance. De celle-ci, chacune, chacun en a plus ou moins. Peu importe. Ce qui compte nest pas la grandeur de la confiance, mais ce quon en fait. Parler des « attentes » de Dieu par rapport à la confiance donnée au départ, cest un autre mot pour traiter de la réussite de la vie. Que fais-je ou quai-je fait de ma vie? Cest la seule question vraiment importante qui me soit posée, et dont la réponse consiste dans lhomme (ou la femme) que je suis en train de devenir. Le Dieu de la parabole est un Dieu absent. Il a donné aux siens leur dose de confiance qui leur sera utile pour la vie. Et il est parti en voyage. À eux de sorganiser sans lui, ils ont tout ce quil faut. Quand il revient, les jeux sont faits. Cest le temps de rendre des comptes, lui sattend à recouvrer « capital et intérêts ». Et rien là dextraordinaire. Il en désire autant de tout être humain: « Tu sais que je veux récolter sans avoir semé, et ramassé sans avoir jeté. » Cette parole est très importante pour linterprétation de la parabole. En effet, elle oriente la façon de concevoir les intérêts auxquels le Capitaliste a droit. La parabole sen prend à ceux et celles qui ont enterré leur confiance, ou, sils nen ont pas reçue, qui nont pas fait porter de fruit à leur vie. LAbsent est le seul responsable du don des talents, ou de la foi ou de la confiance. Le texte ne comporte aucun appel à donner, partager ou transmettre ce quil est impossible à un humain de donner, partager ou transmettre, à savoir la foi ou confiance. Lappel vise à faire porter des intérêts au capital, à faire agir la foi ou à faire fructifier lautre sorte de vie humaine, celle qui se vit autrement que dans la dimension de la foi. Le Voyageur, à son retour, na que faire de se voir retourner la confiance donnée au début. La foi nest pas au service de la foi, mais au service de lhumanité. Vous êtes le sel de la terre, la lumière du monde. Et la parabole est dune dureté extrême pour qui ne fait pas sortir la foi du domaine de la religion. Voilà un être inutile, dont le destin est dêtre jeté dehors, dans la noirceur, domaine des pleurs et des plaintes sans fin. Cest précisément ici que le choix de linterprétation simpose et que le destin humain se définit. Comment suis-je en train dorienter ma vie? En termes clairs, et en durcissant la dichotomie, mon talent est-il au service du monde ou de lÉglise? La question na pas de sens, dites-vous, lÉglise étant nécessairement au service du monde? Allons au-delà des mots, et considérons les attitudes. Si ma préoccupation de fond sarrête à lÉglise, sa structure, son organisation, ses célébrations, sa survie, son avenir, si tout mon bénévolat se fait à lintérieur de ses murs, je risque dêtre en train denterrer mon talent. Si je suis pleinement engagé dans une Église qui nentre en débat avec la société que lorsque sa morale est attaquée, sans pour ainsi dire jamais sengager au coeur des questions sociales: opposition au néolibéralisme et aux folies de lEmpire états-unien; luttes pour une nourriture saine, pour le respect de lécologie, des terres cultivables, de leau, de la vie des animaux (poules, boeufs, porcs, etc.), ou pour un revenu minimum garanti; préoccupations pour un partage authentique avec le reste de lhumanité, etc., ou si ces formes dengagement ne sont pas pleinement considérées comme valables en elles-mêmes mais entreprises avec lobjectif plus ou moins secret de combler les rangs de lÉglise, alors mon talent est déjà pas mal enterré. Et si je ne vois pas le problème, ou que la question menrage, alors il est bel et bien enterré. Certes je peux me dire que je travaille pour le long terme, en vue dune éventuelle transformation de lÉglise. Mais, entre-temps, quel genre dêtre humain suis-je en train de devenir, et que me dirait le Voyageur, sil était de retour aujourdhui? Cette interprétation est-elle juste? Simplement lécrire ma rendu heureux. Aussi, ai-je peine à imaginer le bonheur de celles et ceux, mes amis, qui en vivent. Mais que dira le Voyageur à son retour? ANDRÉ MYRE |
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