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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 85 (2002).

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Les intérêts de la foi

17 novembre 2002
Année A: 33e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 25, 14-30

 « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. » (v. 14)

L’Évangile, on le sait, est affaire d’interprétation. C’est particulièrement vrai du texte sur les talents. Et, ici plus qu’ailleurs, il y va de ma vie, de votre vie. Il est en effet des domaines où tout être humain le moindrement sérieux se doit de vivre dans la direction de ce qu’il pense. Et de vivre ainsi le fait, le façonne, le transforme, contribue à donner forme à sa personnalité. C’est ici que le sens de la vie se joue, c’est pourquoi il n’est pas permis de penser n’importe quoi, ni d’interpréter l’Évangile n’importe comment. J’ai donc à décider de ce que veut dire la parabole des talents, donc à faire un choix parmi de multiples façons de la comprendre et, ce faisant, à orienter ma vie.

     Le texte porte sur l’essentiel: les attentes de Dieu par rapport aux croyants, désignés dans l’Évangile comme ceux qui ont reçu une grande richesse, à savoir la foi ou confiance. De celle-ci, chacune, chacun en a plus ou moins. Peu importe. Ce qui compte n’est pas la grandeur de la confiance, mais ce qu’on en fait. Parler des « attentes » de Dieu par rapport à la confiance donnée au départ, c’est un autre mot pour traiter de la réussite de la vie. Que fais-je ou qu’ai-je fait de ma vie? C’est la seule question vraiment importante qui me soit posée, et dont la réponse consiste dans l’homme (ou la femme) que je suis en train de devenir.

     Le Dieu de la parabole est un Dieu absent. Il a donné aux siens leur dose de confiance qui leur sera utile pour la vie. Et il est parti en voyage. À eux de s’organiser sans lui, ils ont tout ce qu’il faut. Quand il revient, les jeux sont faits. C’est le temps de rendre des comptes, lui s’attend à recouvrer « capital et intérêts ». Et rien là d’extraordinaire. Il en désire autant de tout être humain: « Tu sais que je veux récolter sans avoir semé, et ramassé sans avoir jeté. » Cette parole est très importante pour l’interprétation de la parabole. En effet, elle oriente la façon de concevoir les intérêts auxquels le Capitaliste a droit.

     La parabole s’en prend à ceux et celles qui ont enterré leur confiance, ou, s’ils n’en ont pas reçue, qui n’ont pas fait porter de fruit à leur vie. L’Absent est le seul responsable du don des talents, ou de la foi ou de la confiance. Le texte ne comporte aucun appel à donner, partager ou transmettre ce qu’il est impossible à un humain de donner, partager ou transmettre, à savoir la foi ou confiance. L’appel vise à faire porter des intérêts au capital, à faire agir la foi ou à faire fructifier l’autre sorte de vie humaine, celle qui se vit autrement que dans la dimension de la foi. Le Voyageur, à son retour, n’a que faire de se voir retourner la confiance donnée au début. La foi n’est pas au service de la foi, mais au service de l’humanité. Vous êtes le sel de la terre, la lumière du monde. Et la parabole est d’une dureté extrême pour qui ne fait pas sortir la foi du domaine de la religion. Voilà un être inutile, dont le destin est d’être jeté dehors, dans la noirceur, domaine des pleurs et des plaintes sans fin.

     C’est précisément ici que le choix de l’interprétation s’impose et que le destin humain se définit. Comment suis-je en train d’orienter ma vie? En termes clairs, et en durcissant la dichotomie, mon talent est-il au service du monde ou de l’Église? La question n’a pas de sens, dites-vous, l’Église étant nécessairement au service du monde? Allons au-delà des mots, et considérons les attitudes. Si ma préoccupation de fond s’arrête à l’Église, sa structure, son organisation, ses célébrations, sa survie, son avenir, si tout mon bénévolat se fait à l’intérieur de ses murs, je risque d’être en train d’enterrer mon talent. Si je suis pleinement engagé dans une Église qui n’entre en débat avec la société que lorsque sa morale est attaquée, sans pour ainsi dire jamais s’engager au coeur des questions sociales: opposition au néolibéralisme et aux folies de l’Empire états-unien; luttes pour une nourriture saine, pour le respect de l’écologie, des terres cultivables, de l’eau, de la vie des animaux (poules, boeufs, porcs, etc.), ou pour un revenu minimum garanti; préoccupations pour un partage authentique avec le reste de l’humanité, etc., ou si ces formes d’engagement ne sont pas pleinement considérées comme valables en elles-mêmes mais entreprises avec l’objectif plus ou moins secret de combler les rangs de l’Église, alors mon talent est déjà pas mal enterré. Et si je ne vois pas le problème, ou que la question m’enrage, alors il est bel et bien enterré. Certes je peux me dire que je travaille pour le long terme, en vue d’une éventuelle transformation de l’Église. Mais, entre-temps, quel genre d’être humain suis-je en train de devenir, et que me dirait le Voyageur, s’il était de retour aujourd’hui?

     Cette interprétation est-elle juste? Simplement l’écrire m’a rendu heureux. Aussi, ai-je peine à imaginer le bonheur de celles et ceux, mes amis, qui en vivent. Mais que dira le Voyageur à son retour?

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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